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Un beau roman d’apprentissage

Michael Ondaatje
Photo courtoisie, Jeff Nolte Michael Ondaatje

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Avec ce septième roman, Michael Ondaatje permet à une famille londonienne assez atypique de sortir de l’ombre.

Vers le début de l’année, afin de souligner les 50 ans d’existence du prestigieux Man Booker Prize, un prix spécial a été créé pour désigner le meilleur livre de fiction écrit depuis 1968.

En juillet dernier, l’écrivain canadien d’origine srilankaise Michael Ondaatje a ainsi remporté le Golden Man Booker Prize avec Le patient anglais, un roman publié en 1992 qui n’a pas tardé à faire un malheur (et notre bonheur !) sur grand écran. « Ce prix a été une surprise totale, souligne-t-il par courriel. D’une certaine manière, il est ridicule de dire qu’on ne peut sélectionner qu’un seul livre parmi tous les lauréats du Man Booker Prize. Le simple fait de choisir un gagnant est également ridicule. » Mais ce qui n’est certainement pas ridicule, c’est tout ce qu’on a pu ressentir en découvrant l’histoire de ce patient anglais qui, même à l’article de la mort, trouvera la force de se confier à une jeune infirmière.

Cela dit, on était surtout curieux de savoir ce qui continuait à être le plus important pour lui chaque fois qu’il entamait la rédaction d’un nouveau roman. « Je suppose que c’est d’essayer de faire quelque chose que je n’ai pas fait auparavant, précise Michael Ondaatje. Je n’ai aucune envie de réécrire le même genre de livre. En fait, je ne pense pas que je le pourrais. Je commence donc avec beaucoup d’incertitude, sans être tout à fait sûr de ce qui va se produire au fil des pages... »

Presque seuls à Londres

Lorsqu’il a commencé à rédiger Ombres sur la Tamise, son tout nouveau roman, Michael Ondaatje n’avait ainsi en tête qu’un canevas relativement maigre : deux adolescents dont les parents allaient bientôt partir au loin. « J’ai grandi pendant la période qui a suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale et j’ai passé mon adolescence à Londres, soit dix ans après le moment où ce roman débute. Quand j’écris un livre, je dois savoir où et à quelle époque l’intrigue va se dérouler. J’ai donc amorcé cette histoire en 1945, quelques mois après l’armistice. »

Les deux adolescents auxquels on a brièvement fait allusion dans le précédent paragraphe ont pour nom Rachel et Nathaniel. Et même si la plupart des rues de Londres sont encore impraticables à cause des innombrables bombardements allemands, leurs parents jugeront bon de les laisser là tant et aussi longtemps que le travail les retiendra en Asie. Le père, qui travaille pour Unilever, a en effet réussi à décrocher un poste de dirigeant à Singapour et comme toute bonne épouse qui se respecte, la mère a décidé de le suivre.

Encore trop jeunes pour pouvoir se débrouiller sans la supervision d’un adulte responsable, Rachel et Nathaniel devront du coup s’habituer à vivre aux côtés du « Papillon de nuit », l’insolite tuteur qui a été chargé de veiller sur eux. Car d’après les rumeurs, cet homme laconique aurait apparemment d’abord fait carrière dans le monde du crime. « Cela suggérait un début de conte de fées inquiétant, ajoute Michael Ondaatje. Mais étrangement, ce début a fini par occuper une bonne partie du livre, et pour Nathaniel la suite a été beaucoup plus sombre. »

Mission accomplie

En réalisant que leur mère avait probablement menti sur les véritables raisons de son départ précipité, Nathaniel et sa sœur emprunteront peu à peu des chemins totalement différents. Plus ou moins libre de faire ce qu’il veut, Nathaniel séchera par exemple régulièrement ses cours pour donner un coup de main au « Dard de Pimlico », un ex-boxer poids welters qui, au plus fort de la saison des courses de lévriers, peut importer illégalement jusqu’à 45 chiens par semaine en naviguant sur les canaux de la Tamise.

« Pour moi, le principal défi a ensuite été de découvrir ce qui se cachait dans l’ombre de cette histoire en évolution, ajoute Michael Ondaatje. Cela ressemblait presque à une recherche archéologique du mystère. Que découvririons-nous ? Où étaient les parents ? Qu’avaient-ils fait ? Dans quelle mesure leurs enfants étaient-ils en sécurité ? »

Des questions qui le pousseront entre autres à vouloir en savoir plus sur les espionnes ayant jadis œuvré au sein du Foreign Office. Des questions qui amèneront également Nathaniel à se poser bien d’autres questions lorsqu’il comprendra que sous leurs dehors tranquilles, ses parents avaient peut-être bien des choses à se reprocher.

« Je tenais à faire un livre sur un aspect plus domestique de la guerre, un aspect sur lequel on n’avait jamais vraiment écrit », conclut Michael Ondaatje. Eh oui, il a parfaitement bien rempli sa mission.

Ombres sur la Tamise, Michael Ondaatje, aux Éditions du Boréal, 352 pages
Photo courtoisie
Ombres sur la Tamise, Michael Ondaatje, aux Éditions du Boréal, 352 pages