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Le Clinton Show arrive en ville

Le Clinton Show arrive en ville

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Demain, des milliers de Montréalais dépenseront une petite fortune pour voir et entendre deux ex-politiciens étrangers. Je n’y serai pas.

Cette tournée de 13 villes nord-américaines a commencé le 18 novembre à Las Vegas (show-business oblige) et elle passera par Toronto ce soir et Montréal demain. Plusieurs observateurs spéculent qu’un tel déploiement ne peut signifier qu’une chose, soit un retour à la politique de la part de la candidate déçue qui a le sentiment de s’être fait voler l’élection de 2016 par James Comey et Vladimir Poutine. Ce serait une erreur pour les démocrates de revenir en arrière, mais il n’y a plus grand-chose qui m’étonne dans le grand cirque qu’est devenue la politique américaine.

N’empêche que pendant les quelques mois cruciaux qui précéderont le démarrage de la pré-campagne des primaires démocrates en vue de l’élection présidentielle de 2020, cette tournée et celle de Michelle Obama (qui promet d’être encore plus retentissante) retiendront beaucoup l’attention des démocrates. Tous ces grands déploiements compliqueront passablement la tâche des aspirants à la nomination de celui ou celle qui aura la tâche non moins compliquée de déloger Trump en 2020 (non, ce ne sera pas une sinécure).

Grosse soirée en perspective

Ce sera fort probablement une soirée intéressante et ceux qui y assisteront seront sans doute très heureux d’avoir rencontré «en personne» l’un des couples les plus influents de la planète. Je ne sais pas si on peut dire la même chose pour Hillary, mais Bill Clinton a une présence sur scène hors du commun. Je me souviens d’avoir assisté à une de ses conférences impromptues il y a plusieurs années à l’Université McGill et, même pour ceux qui étaient comme moi tout en arrière de la salle, il donne l’impression à chaque spectateur qu’il lui parle à lui ou à elle. C’est un don assez rare. On annonce des confidences spéciales sur le parcours de ces deux géants de la politique américaine qui seront sûrement édifiantes. Il est même à prévoir que des milliers de spectateurs en sortiront inspirés et plus déterminés que jamais à s’engager dans une cause ou l’autre.

Ce sera donc une très belle soirée pour les fans inconditionnels des Clinton (dont je ne suis pas) ou pour les mordus de politique américaine (dont je suis). Mais je n’irai pas. Pourquoi? Tout simplement parce que je ne crois pas que les personnalités publiques devraient monnayer de cette façon leurs apparitions publiques. Je n’ai absolument rien contre le fait que des personnalités qui ont marqué une époque puissent écrire des livres qui rendent compte de leurs expériences et de leurs perspectives et qu’elles puissent tirer des revenus considérables de la vente de ces livres. Je possède plusieurs livres de politiciens de tous les horizons et je ne suis nullement offusqué par le fait qu’ils aient pu arrondir confortablement leurs pensions ou faciliter les bonnes œuvres de leurs fondations en vendant des millions de copies de leurs mémoires. En revanche, je suis moins à l’aise avec le fait que des politiciens, des ex-politiciens ou des ex-politiciens qui sont potentiellement de futurs politiciens reçoivent des montants faramineux d’entreprises ou de groupes privés en mal d’influence.

Non à la marchandisation du service public

Que dire alors des spectacles comme celui du centre Bell, où des milliers de gens ordinaires paieront une centaine de dollars pour être perchés dans les balcons alors que d’autres se délesteront de plusieurs fois ce montant pour s’approcher de ces grands personnages? Pourquoi pas? S’ils veulent faire un don (sans reçu d’impôt) à la Fondation Clinton ou permettre au couple présidentiel et quasi-présidentiel de soutenir son train de vie (on ignore combien le couple Clinton empochera de cette tournée, mais ce sera probablement plus que les frais de déplacement), c’est leur affaire. Je ne porte pas de jugement sur ceux qui se paieront ce petit luxe, ni sur les individus qui accepteront un billet d’organisations ou d'entreprises qui en ont acheté des lots pour faire savoir au couple Clinton qu’elles sont avec eux.

Je crois tout simplement que le lien direct entre des personnalités politiques et leur public ne devrait pas être monnayé. À partir du moment où ce lien devient une marchandise, il perd une bonne partie de sa signification. Mais qu’arriverait-il si les billets étaient distribués gratuitement? Évidemment, ils seraient revendus et le profit de la transaction passerait aux poches des «scalpers». On ne serait pas plus avancés... On ne peut évidemment pas interdire ce genre d’événements non plus. Alors il ne reste que les gestes bien isolés de ceux qui, comme moi, aimeraient bien écouter ce que ces témoins privilégiés de notre époque ont à dire, mais se refusent à participer à une telle marchandisation du service public. En ce mardi consacré aux dons de charité, je trouverai bien quelques autres causes qui ont bien plus besoin de mes sous.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM