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«Fourrer»

«Fourrer»
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Chers amis, je demande un moratoire. Oui, un moratoire sur le mot «fourrer».

Depuis un certain temps, je remarque que dans notre univers culturel, on s’est mis à beaucoup utiliser le mot «fourrer». «J’ai le goût de fourrer», «eille, on fourre tu?», «on a fourré tantôt», etc. Ça s’est glissé dans l’usuel des dialogues comme si on avait voulu nous convaincre que c’était la nouvelle expression érotique des jeunes. Sauf que je me demande : est-ce vraiment parce que la nouvelle génération emploie ce terme dégoûtant à outrance qu’il est maintenant entendu partout, ou est-ce parce qu’on s’est mis à l’entendre partout que les jeunes l’ont adopté? Parce que j’ai beau me dire que ce doit être moi qui suis vieux jeu, reste que jusqu’à il n’y a pas si longtemps, le mot «fourrer» était la chasse gardée des gros pas-de-classes, alors qu’il est aujourd’hui en voie de se normaliser totalement, au point de s’entendre, l’air de rien, dans les plus chics 5 à 7.

Oh, qu’elle est prude, la Kemner! Que nenni, que très nenni, même. C’est seulement qu’en toute confidence, quand je m’envoie en l’air, la dernière chose à laquelle j’ai envie de penser c’est à des atocas ou à une triple farce, façon grand-mère. Nous ne sommes pas des dindes. Bien sûr, les dindes sont farcies, mais vous saisissez l’idée.

J’ai hésité avant d’écrire ce texte. D’abord parce qu’il n’est pas agréable d’écrire autant de fois le mot «fourrer» et ensuite parce que je voulais prendre la température de l’opinion des gens, d’un coup que ce soit moi qui sois prude, finalement. J’ai cependant rapidement remarqué que, chez à peu près tout le monde, le mot «fourrer» était ressenti comme une sorte d’agression, comme un attentat auditif à la pudeur. Le plus intéressant, ici, c’est qu’il semble faire sauvagement grincer autant les hommes que les femmes. Un ami m’a même confié qu’il détestait ce mot à un point tel que si d’aventure une fille le lui disait dans un moment intime, il la sortirait immédiatement du lit, quand bien même eut-il été celui de la drôle de demoiselle.

Il n’y a pas longtemps, on se demandait comment allait la société et les rapports homme/femme depuis #metoo. On dit qu’il reste beaucoup de travail et que tout n’est pas réglé, même si la parole est désormais libérée. Mais est-ce qu’une parole libérée doit être vulgaire? Peut-elle ouvertement appeler la grossièreté pour ensuite s’en dire la victime?

À vous, messieurs, qui utilisez l’abject vocable «fourrer» : savez-vous qu’il incarne à lui seul tout ce qu’on vous a toujours reproché? Quand vous fourrez, vous vous soulagez sur quelqu’un qui n’a ni visage, ni nom, ni sentiments. Quand vous fourrez, vous n’avez aucun égard, vous utilisez un corps pour votre seul bénéfice. Vous faites mal et vous laissez pour compte, dans le meilleur des cas. Vous violez dans le pire.

Et à vous, mesdames, qui utilisez l’ignoble terme «fourrer» : Avez-vous déjà songé au fait que vous sous-entendez vous-même que vous êtes désincarnée érotiquement et amoureusement? Qu’on peut vous remplir et disposer de vous? Que vous n’appelez aucune forme de respect ou de tendresse, même dans les plus grandes ardeurs, et encore moins l’amour? Ensuite, vous accusez les hommes de vous traiter comme des catins, en refusant de voir que vous vous collez vous-mêmes l’étiquette. Car quand une femme utilise le mot «fourrer», elle laisse surtout savoir qu’elle n’est bonne qu’à.

Je ne comprends pas, nous sommes des locuteurs francophones, les tenants d’une langue vaste, colorée et imagée qui permet tout. Si les délicats ont toujours dit que c’était la langue de l’amour, les plus dégourdis avoueront sans gêne que c’est surtout la langue du sexe. Mon point ici est que je ne m’explique mal pourquoi, alors que nous avons des synonymes paillards, coquins ou amoureux à ne plus savoir quoi en faire pour parler de la belle Chose, on s’en tient à cette horreur anti-érotique et insalubre qu’est le mot «fourrer».

Cela dit, je propose une clause dérogatoire pour les trois exceptions suivantes :

«S’être fourré», «S’être fait fourrer» et «se fourrer le nez partout». Vous remarquerez comme toute la justesse de l’inélégance du terme est ici requise pour exprimer l’intensité du sentiment éprouvé. Ah, la dérogation serait aussi valable pour les petits pains fourrés, à Noël.

Autrement, qu’on mette ce mot aux arrêts, et vite! Tant qu’à y être, plutôt que de rester les bras croisés devant l’obsolescence de nos langages amoureux, pourquoi ne pas prendre conscience que nos relations, avant de se jouer au corps à corps, se déterminent d’abord par les mots que nous utilisons pour les définir? Parce que vous savez, chers, très chers amis, il n’y a pas que le Diable qui soit dans les détails...

Et en dernier recours, je me dis qu’on pourrait toujours faire un pot géant où on serait obligé de mettre 1 $ chaque fois qu’on utilise le mot «fourrer». On pourrait soit régler assez rapidement la dette du Québec, soit relayer ce mot-là à sa juste place, c’est-à-dire hors de notre culture et de nos amours.

Sur ce, bonne fin de semaine à tous!