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Pierre Vallières, héros national

Dissident
Photo courtoisie Dissident/Pierre Vallières (1938-1998)
Daniel Samson-Legault
Éditions Québec Amérique

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J’ai connu une première fois Vallières (c’est ainsi qu’on l’appelait avec sympathie) en militant dans le Mouvement de libération populaire (MLP), puis au Comité Vallières-Gagnon, qu’animait le plus que dynamique Jacques Larue-Langlois.

Vallières et Gagnon venaient d’être condamnés à de lourdes peines de prison pour avoir autorisé, avec d’autres membres du Front de libération du Québec, la pose d’une bombe à une usine de chaussures en grève, attentat qui fera une victime et plusieurs blessés.

Recherché par la police, Vallières, en compagnie de Gagnon, se réfugie temporairement à New York pour prendre contact avec les Black Panthers, entre autres, et pour faire connaître la lutte de libération du Québec en manifestant devant les Nations Unies. Arrêté et détenu jusqu’à sa déportation en territoire québécois, Vallières écrira en prison, dans des conditions sordides, en deux mois seulement, près de 80 % de son « autobiographie précoce d’un “terroriste” québécois », Nègres blancs d’Amérique.

Bible de la décolonisation

Publié pendant son procès, en février 1968, aux éditions Parti pris, alors dirigées par le poète Gérald Godin, cet ouvrage, qui connaîtra plusieurs éditions, deviendra en peu de temps un best-seller et une sorte de bible du mouvement de décolonisation au Québec, ou « le testament politique et spirituel d’une génération », pour paraphraser l’écrivain André Major. À propos de cet ouvrage, Hubert Aquin écrira, dans la revue Liberté : « Ce qui m’a le plus frappé dans ce livre, c’est l’extraordinaire sensation de me trouver tout près de son auteur, d’être dans sa peau, de souffrir et de penser avec lui. Ce livre a été écrit à même le désemparement, la solitude et la volonté obsédante d’un révolutionnaire emprisonné. » Victor-Lévy Beaulieu en fera « le livre le plus important à avoir été publié au Québec depuis la Révolution tranquille ».

Vallières se défendra seul à son procès pour meurtre, avec l’aide précieuse de Mes Bernard Mergler et Robert Lemieux. Il fera défiler une liste incroyable de témoins, de René Lévesque à Pierre Foglia, en passant par Marcel Rioux, Gérard Pelletier, Pierre Vadeboncoeur, Marcel Pepin, Hubert Aquin, Andrée Ferretti, et même le petit-fils du propriétaire de l’usine de chaussures visé par l’attentat, qui témoignera des mauvaises conditions de travail des employés de l’entreprise familiale.

Perpétuité et second procès

Au terme de ce procès devant jury, Vallières sera condamné au maximum, soit la prison à perpétuité. Il portera sa cause en appel. Le Comité Vallières-Gagnon organisera un spectacle, Chants et poèmes de la résistance, pour amasser des fonds afin d’assurer la défense des deux prisonniers politiques. Y participeront une cinquantaine d’artistes, de Pauline Julien et Gérald Godin à Gaston Miron et Raymond Lévesque, en passant par Yvon Deschamps, Clémence Desrochers, Tex Lecor, Georges Dor, Robert Charlebois, Michelle Lalonde, dont ce sera la première lecture publique de son poème Speak White, lu par Michelle Rossignol, etc. Pourrait-on envisager une pareille mobilisation aujourd’hui ? J’en doute.

La Cour d’appel du Québec annulera la sentence à perpétuité et ordonnera la tenue d’un nouveau procès. Mais entre-temps, le livre sera saisi par les autorités policières et les éditeurs seront accusés de sédition. On ira jusqu’à saisir les exemplaires envoyés au dépôt légal de la Bibliothèque nationale du Québec. Vallières sera de nouveau condamné, mais il portera en appel cette condamnation.

Vallières a connu plusieurs vies. Cette biographie exhaustive nous les présente toutes, tout en reconstituant merveilleusement bien le climat des différentes époques. Qu’il ait souvent changé son fusil d’épaule n’interdit pas qu’il fût un grand patriote. Il aura sa place un jour au panthéon de nos héros et héroïnes.­­­