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Instruit sans jamais être allé à l’école

André Stern parle quatre langues, compose de la musique et exerce le métier de luthier.
Photo Agence QMI, Mario Beauregard André Stern parle quatre langues, compose de la musique et exerce le métier de luthier.

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Les parents d’André Stern ont fait un choix pour le moins atypique : laisser grandir leur fils en dehors de toute scolarisation. Grâce à cette approche, loin d’être illettré ou marginal, il a développé de nombreuses compétences et mené une enfance heureuse. Autodidacte, luthier et polyglotte, l’homme de 47 ans a adopté la même approche avec ses deux garçons.

À défaut de détenir un diplôme universitaire, André Stern parle quatre langues, compose de la musique et exerce le métier de luthier... en plus d’avoir signé plusieurs ouvrages et de donner des conférences à l’étranger. « Si tous les enfants apprennent leur langue maternelle sans la nécessité d’aller à l’école, pourquoi en serait-il autrement de la lecture, de l’écriture ou du calcul, alors que toute notre société est faite de lettres et de chiffres ? », fait valoir l’auteur français de passage au Québec, fin septembre.

André Stern est né à Paris dans un milieu modeste. Son père, un pédagogue allemand, et sa mère, une institutrice d’origine italienne qui a grandi en Algérie, ont décidé d’un commun accord de ne pas l’envoyer à l’école. Pas question non plus de donner des cours particuliers à la maison. « Mes parents n’étaient pas “contre” l’école. Ils croyaient plutôt que lorsqu’un enfant s’enthousiasme pour une chose, il va l’apprendre à sa façon et à son rythme sans subir le stress d’être comparé à une moyenne », nuance-t-il.

À défaut de fréquenter l’école, l’homme a baigné dans un environnement très riche sur le plan émotionnel et intellectuel. « Nous n’étions pas riches, mais mes parents étaient très présents. Pour le reste, la maison était remplie de livres et d’albums de musique. »

Comme la plupart des enfants, André se faisait lire des histoires par ses parents. Vers 3 ans, il a remarqué sur une page d’écriture la présence de « coquetiers » et « d’œufs », en fait la combinaison des lettres « C » et « O ». « C’était les premiers signes d’écriture que je déchiffrais. Puis, j’ai aperçu des œufs avec une queue “Q” et des queues sans œufs “I”. Mes parents me montraient le son de chaque nouvelle lettre. Les repérer partout où j’allais est devenu un jeu. Rapidement, j’ai pu reconnaître chaque lettre. »

Du moment où il a su la forme et le son des lettres, André a cherché à les écrire. L’enfant s’amusait à retranscrire les titres des livres qu’il voyait et à écrire des missives à ses grands-parents avec l’aide de sa mère.

Lire Proust à 15 ans

Malgré des débuts précoces, son niveau de lecture a plafonné pendant quelques années. Ses parents ne se sont pas inquiétés outre mesure de ce retard. « Il leur suffisait de voir la force avec laquelle j’apprenais dans les autres domaines qui me passionnaient pour avoir confiance en mon autonomie. »

Leur patience s’est avérée payante. À 8 ans, André est devenu un lecteur insatiable. Il s’est d’abord jeté sur les Mémoires d’un âne, de la comtesse de Ségur. « Je lisais assez lentement, mais j’y consacrais 6 heures par jour. » Après la comtesse de Ségur, il est passé à Balzac. À 15 ans, il découvrait de grands auteurs comme Proust et Camus, lisant leurs œuvres complètes. « Je n’avais pas de relation traumatique à la lecture. J’ai rencontré la grammaire, la lecture et la littérature au moment où elles m’intéressaient. »

André a aussi abordé le calcul par observation vers l’âge de 4 ans. « En regardant mes doigts, j’ai remarqué que 5 était la moitié de 10, que 4 était la moitié de 8 et ainsi de suite. » Plus tard, intrigué par les calculs que faisait sa mère sur une feuille, le garçon lui a demandé de lui montrer les additions, les soustractions et les multiplications.

Apprendre par observation

En parallèle, André s’est familiarisé à d’autres matières par le biais de ses passe-temps. Ainsi, son intérêt pour la photographie l’a amené à se pencher sur l’optique et à fabriquer son propre appareil. Quant aux locomotives électriques et aux blocs Lego, ces jouets ont servi de tremplin à la mécanique et à la physique.

Évidemment, l’étonnant parcours d’André Stern n’aurait pas été le même sans l’appui de ses parents. Chaque sortie au musée ou chaque voyage devenait un prétexte pour aborder l’histoire et la géographie. Aussi, lorsqu’il a manifesté de l’intérêt pour le travail du métal, vers l’âge de 12 ans, on lui a présenté un maître dinandier qui a accepté de prendre le jeune sous son aile à raison de deux jours par semaine. Durant son apprentissage, il s’est mis à étudier la géométrie afin de réaliser des pièces chaque fois plus complexes. De la même manière, André a appris à jouer de la guitare en faisant la visite régulière d’un joueur de flamenco, puis à fabriquer ses propres guitares en devenant l’apprenti d’un luthier d’expérience. « Au commencement, mon maître luthier m’a dit : “je ne peux rien t’enseigner, mais je peux tout te montrer”. Je pense que ça résume l’esprit de mon cheminement. Je me suis fait en observant des individus passionnés. »

Son éducation atypique ne lui a jamais nui sur le marché du travail, assure-t-il. « Je n’ai pas eu à postuler pour un emploi. Le fait d’apprendre très jeune parmi les adultes m’a donné beaucoup de confiance. Quand vous êtes dans un domaine et que les gens voient que vous êtes compétent, ils viennent vous chercher, diplôme ou pas. »

L’auteur s’étonne un peu quand on lui demande s’il a souffert du fait de ne pas avoir fréquenté l’école comme tout le monde. « Je m’explique mal cette idée de prendre les enfants et de les mettre dans un bâtiment fermé toute la journée. C’est comme si la société leur disait : vous êtes du même âge, par conséquent, vos interactions doivent se limiter à un seul groupe. Au final, les enfants vont vers les personnes qui jouent avec sérieux », observe celui qui raconte son histoire dans les livres Et je ne suis jamais allé à l’école et Tous enthousiastes !

Vie adulte

Désormais père de famille, André a fait le même choix que ses parents avec ses fils Benjamin, 2 ans et demi, et Antonin, 7 ans et demi. Sa femme, bien qu’elle ait fait des études supérieures, partage la même philosophie.

« Pauline était une élève brillante, mais elle a dû abattre plusieurs cloisons avant de pratiquer le métier dont elle rêvait : faire du théâtre. Son parcours lui a fait prendre conscience que des alternatives à l’école existaient. Sur le sujet, il s’est établi un consensus entre nous. Évidemment, ce choix n’est pas un dogme. Si un jour nos fils nous demandent de fréquenter l’école, ils pourront y aller. »

Mais pour l’instant, tout indique que la voie choisie par André et son épouse porte ses fruits. Antonin a appris à lire dès l’âge de deux ans et demi et se passionne pour le pilotage de course. « Quant à Benjamin, mon cadet, il me demande le son de chaque lettre. C’est prometteur. »