/opinion/blogs/columnists
Navigation

L’illusion francophone

L’illusion francophone
Photo Philippe Orfali

Coup d'oeil sur cet article

Les intentions du gouvernement Ford, hormis qu’il a un peu retraité, et les propos servis lors de la présentation du budget ontarien traduisent la pensée profonde des « white anglo saxon protestant » du Canada. Les communautés francophones hors Québec sont de plus en plus perçues comme un héritage folklorique et vivent la majorité du temps dans la langue de Shakespeare. Leur association se compare à un club social au même titre que les associations des autres communautés ethniques.

On peut essayer de nous faire accroire à la vigueur des communautés francophones dans le reste du pays, mais les statistiques révèlent au contraire un transfert linguistique du français vers l’anglais qui ne cessent de progresser depuis plusieurs décennies. Charles Castonguay, professeur à l’université d’Ottawa, fait, dans l’Aut’Journal, une démonstration étincelante du recul du français en Ontario. Francis Vaille, journaliste de La Presse, mettait en lumière et avec justesse cette vie qui se passe en anglais dans le reste du pays. Je l’ai d’ailleurs observé chez des collègues francophones hors Québec qui peinaient à parler la langue de Molière. Je me souviens encore de Bernard Landry, qui lors d’un forum sur la langue au début des années 2000, déclarait solennellement que la bataille du français était perdue dans le reste du Canada et qu’il nous faudrait déployer beaucoup d’efforts pour assurer sa pérennité au Québec.

À l’évidence, la langue de la majorité dans n’importe quel pays de la planète domine les langues des minorités et s’impose comme la langue commune. Les exemples sont nombreux et même ahurissants en certains cas. En Belgique, la langue flamande est majoritaire et malgré que le français soit la seconde langue officielle, l’anglais  se révèle la langue seconde des Flamands. La Suisse vit sensiblement la même situation avec ses quatre langues officielles où l’allemand occupe le haut du pavé et que l’anglais est enseigné comme langue seconde dans les cantons alémaniques. C’est la langue de l’ethnie Viet qui s’impose au Vietnam malgré la présence de plus d’une cinquantaine d’ethnies. De Shanghai à Bâton Rouge en passant par Moscou, la langue de l’ethnie majoritaire s’est imposée et encore aujourd’hui les cas d’ostracisme ou de persécution sont multiples à l’égard des groupes minoritaires.

Nos compatriotes acadiens, qui ne s’interrogent nullement sur la pertinence de leur identité et qui cherchent encore moins à se définir comme franco-canadiens, se retrouvent avec un premier ministre qui ne parle pas français, et ce, dans la seule province officiellement bilingue au Canada. Le mouvement pour amoindrir les institutions francophones du Nouveau-Brunswick a le vent dans les voiles et il ne faudrait pas se surprendre de voir la province reculer sur son statut bilingue.

Dans ses nombreuses études, Charles Castonguay fait la démonstration que la situation du français est également en recul au Québec. Dans un tel contexte, nous faisons de bien piètres sauveteurs pour les francophones hors Québec, alors que nous sommes plus ou moins soucieux de l’envahissement qui se fait chez nous. Le poids historique des anglophones au Québec devrait se situer près du 5%, alors qu’il dépasse maintenant le 20% et même plus sur l’île de Montréal. Nous finançons les institutions anglophones à une hauteur qui dépasse nettement leur poids historique et nous favorisons passivement l’anglicisation des allophones. Nos institutions francophones se bilinguisent subrepticement. Nous nous éteignons graduellement et nous voudrions raviver la flamme des autres!

Les francophones du Québec sont majoritaires dans la province mais de plus en plus minoritaires au Canada. En demeurant dans le régime fédéral, la francophonie québécoise est condamnée au rétrécissement et peut-être même à l’extinction.