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Les élèves démunis de l’île perdraient des services

La réforme de la taxe scolaire ferait perdre des millions de $ qui leur sont dédiés

Taxe scolaire
Photo PIerre-Paul Poulin « On a besoin de ces [professionnels]-là », dit Céline Benoît, qui enseigne à l’école Barthélémy-Vimont, dans Parc-Extension.

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Des enfants qui n’ont pas de collation ou d’habit de neige risquent de perdre les services « essentiels » dédiés aux élèves les plus démunis de la métropole en raison de la réforme de la taxe scolaire, s’inquiètent des écoles.

« C’est effrayant de penser qu’on peut perdre tout cela. On commençait enfin à sortir la tête de l’eau », dit Marie Péloquin, directrice de Barthélémy-Vimont, une des plus grosses écoles primaires de la Commission scolaire de Montréal.

Pour la première fois cette année, les orthophonistes ont réussi à placer dans leur horaire tous les jeunes avec des difficultés graves de langage. 

 Et aux rencontres de bulletin, les parents ont semblé plus « apaisés » que d’habitude. 

Comment expliquer cet « excellent » début d’année ? Notamment par les ressources ajoutées grâce à une enveloppe spéciale pour les écoles montréalaises défavorisées, qui lui donne droit à 477 000 $ pour ses 1000 élèves. 

Car si elle devait se contenter des sous versés par le ministère de l’Éducation, ce serait nettement insuffisant, dit Mme Péloquin. 

Revenus de placement

Chaque année, le Comité de gestion de la taxe scolaire de l’île de Montréal (CGTSIM) place en banque les sommes facturées aux propriétaires pendant plusieurs mois. Les intérêts générés permettent de recueillir des millions de dollars qui sont ensuite redistribués aux commissions scolaires (voir plus bas). 

Or, le gouvernement Legault veut ramener la taxe scolaire à un taux unique partout au Québec, ce qui pourrait faire perdre quelque 3 M$ au CGTSIM rien qu’en revenus de placement. 

Inquiètes, les commissions scolaires de l’île demandent donc que cette perte soit compensée. 

« Sinon, ce sont nos élèves vulnérables qui vont en payer le prix », dit Miville Boudreault, président de la Commission scolaire de la Pointe-de-l’île (CSPI). 

À la CSPI, une partie de ces sous sert à payer des collations comme du fromage et des bananes à la moitié des élèves du primaire. 

Moins de violence

Mais un peu partout, la part du lion sert à ajouter des psychoéducateurs, orthophonistes et autres ressources. Grâce à cela, les professionnels de Barthélémy-Vimont ont le temps d’aller en classe pour montrer aux élèves comment régler les conflits. 

Aussi, un enseignant d’éducation physique est libéré pour organiser des jeux sur l’heure du dîner et impliquer des élèves parfois agités qui deviennent eux-mêmes des animateurs de basketball ou de soccer. 

« Il y a moins de violence dans la cour d’école de la part des petits », remarque la psychoéducatrice Elizabeth Dupras. « Sans cela, on fait juste sévir et éteindre des feux. » 

Toutes ces petites interventions font en sorte que les élèves aiment leur expérience à l’école et leur évitent d’accumuler les retards, voire de se retrouver en classe spéciale un jour, explique-t-elle.

Avec le risque de perdre ces ressources, ce sont donc les enfants qui sont « pris en otage », craint-elle.

Profs moins seuls

Ces professionnels viennent aussi épauler les profs en classe. Quoi faire pour aider un élève qui peine à se retenir de parler par-dessus les autres? On peut lui donner une réserve de jetons : il en perd un chaque fois qu’il prend la parole, ce qui le force à se réguler, illustre Céline Benoît, qui a 28 ans d’expérience comme enseignante en classe d’accueil.

 «Ce sont des trucs simples qui font la différence», dit Mme Benoît. Et grâce à ce soutien, les profs se sentent moins seuls et moins épuisés. «On a besoin de ces [professionnels]-là.»

DES MILLIONS EN INTÉRÊT

  • 524 M$ Somme placée par le CGTSIM
  • 6 M$ Revenus de placement
  • 3 M$ Perte estimée en raison de la réforme

ALLOCATION AUX ÉCOLES DÉFAVORISÉES

  • Commission scolaire de Montréal 5,7 M$
  • Commission scolaire de la Pointe-de-l’île 2,9 M$
  • Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys 2,2 M$
  • Commission scolaire English-Montréal 540 650 $
  • Commission scolaire Lester-B.-Pearson 193 000$

Total 11,5 M$

Source : Comité de gestion de la taxe scolaire de l’île de Montréal (CGTSIM), 2018-2019

Ils font des miracles avec les parents

Grâce aux intérêts sur la taxe scolaire, une école se paie l’aide cruciale d’une intervenante communautaire, qui peut créer des ponts avec les parents allophones.

Le rendez-vous à l’école a lieu à 17 h 15. Il faut donc écrire « 5 h 15 » dans la lettre de convocation aux parents s’ils ne parlent pas français, explique Marie Péloquin, directrice de l’école Barthélémy-Vimont. 

Elle sait cela grâce à Ghislaine Paiement, l’intervenante communautaire qu’elle partage avec une autre école du quartier. 

« Elle fait des miracles », dit la directrice.

25 manteaux

Par exemple, Mme Paiement a recueilli des manteaux d’hiver pour 25 enfants dont les familles n’avaient pas les moyens de s’en procurer. 

Il faut trouver un interprète à la dernière minute pour discuter avec des parents qui ne parlent ni français ni anglais ? Mme Paiement s’en occupe. 

Une mère de sept enfants lui a déjà confié qu’elle n’avait plus envie de sortir de chez elle. Mme Paiement l’a orientée vers les bonnes ressources psychologiques. «Et ça marche. Elle sort tous les jours et est plus disponible pour ses enfants», remarque l’intervenante.

« Sans elle, ce serait vraiment difficile », soupire Mme Péloquin. Autrement que par l’allocation de la taxe scolaire, il est impossible d’avoir ce service, qui n’existe pas dans les catégories du ministère, explique-t-elle. 

Flexibilité

Actuellement, les écoles qui bénéficient de cette allocation décident elles-mêmes ce qu’elles font avec l’argent. 

Mme Péloquin espère que si le ministère la compense, ce soit avec la même flexibilité. 

Car les milieux défavorisés ne sont pas tous identiques : avec des élèves qui viennent en grand nombre du Pakistan et de l’Inde et pour qui le français est la troisième langue, la réalité de Parc-Extension n’est pas la même que celle de Hochelaga ou Côte-des-Neiges, remarque l’orthophoniste Maria Cecilia Gomez.

Le ministère de l’Éducation préfère ne pas commenter avant le dépôt du projet de loi sur la réforme de la taxe scolaire. 

Lien de confiance

Elle a elle-même pu constater récemment à quel point le lien avec les parents est crucial dans la réussite de l’élève. Une mère lui a confié qu’elle allait retourner pendant un mois dans son pays et comptait emmener son enfant.

Mme Gomez a réussi à la faire changer d’idée, évitant que l'élève ne perde de précieuses semaines de cours, se félicite-t-elle. Et tout cela parce qu'elle a eu le temps d'établir une relation de confiance, chose impossible si le nombre de professionnels était réduit, explique-t-elle.