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Cette hégémonie des «respectables» en complet-cravate: elle nous a menés où?

Catherine Dorion et Sol Zanetti
PHOTO D'ARCHIVES, JEAN-FRANÇOIS DESGAGNÉS Catherine Dorion et Sol Zanetti

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Mais qu’est-ce qu’ils font parler les députés Qsistes...

Y’a plein de raisons de critiquer l’action parlementaire de Québec solidaire; je ne me gêne pas de ce côté. Je suis de ceux qui croient que ce parti devrait s'occuper un peu plus du sort des pauvres et un peu moins de «matrimoine» mais bon... La tenue vestimentaire n’est pas de ces doléances-là. Du moins pas pour moi.

Non mais avez-vous vu ça! Des députés qui se moquent du décorum! Au bûcher! (comme le scande de façon hilarante le répurgateur de l’excellente série Kaamelott d’Alexandre Astier!)

Sol qui porte les espadrilles, Catherine qui se balade en Doc Martens, et mon Dieu! As-tu vu ça!

Ça m’a fait penser à cette image qui circule souvent sur les réseaux sociaux d’un homme, un fermier selon toute vraisemblance, qui porte la salopette en jeans du travailleur typique. On peut lire comme texte adjoint à l’image ceci :

«Men in denim built this country – Men in suits destroyed it» (traduction : les hommes vêtus de jeans ont bâti ce pays – les hommes en complet l’ont détruit)

Slogan un peu juvénile, certes, mais qui traduit une certaine exaspération envers cette classe dominante qui, n’en doutons plus, mène le monde en fonction de ses seuls intérêts.

Et cette classe dominante là ne se promène pas en Doc Martens, c’est l’évidence. Elle cultive le décorum, elle en fait, d’une certaine manière, une espèce de prérequis visant ceux qui espèrent un jour s’approcher d’elle, voire même accéder à son cénacle.

Les codes vestimentaires de la vertu, du savoir-vivre, des gens respectables. D'ailleurs, je ne me souviens pas qu'un seul témoin ait défilé devant la juge Charbonneau en Doc Martens; ils portaient plutôt le complet-cravate... Étaient-ils respectables pour autant?

Ça me rappelle mon grand-père Gerry, ouvrier s’il en est un, qui gardait soigneusement son habit bien propre afin de revêtir ses plus beaux atours le dimanche venu, sur le parvis de l’église... Cela lui permettait-il d’aspirer à plus de respect de la part de ses boss à la shop de liqueur où il trimait dur? Bien sûr que non.

C’était l’époque. Les pauvres, les ouvriers qui se déguisaient en gens dits «respectables».

Ne doutons pas un instant que l’Assemblée nationale est un endroit où la classe dominante espère que ces codes soient méticuleusement respectés. Là. Et surtout là, de voir une députée qui se balade habillée de manière un peu «punk» (ça se discute, je sais), ça doit détoner en baptême. Même le prof Sol en espadrilles, ça doit en achaler plus d’un.

Et bin tant mieux crisse!

Car cette hégémonie des «respectables» en complet-cravate, en tailleurs obligatoires... elle nous a menée où? Est-ce que cela nous a menés vers un monde d'équité environnementale, sociale, ou humanitaire? Est-ce que cela nous a rapprochés d’une existence fondée sur des principes de justice, de droiture, de respect?

Fallait entendre Christine Lagarde du FMI s’émouvoir à la perspective de l’avènement d’un «âge de la colère» induit par trop d’inégalités...

Ça donne le goût de vomir quand on sait à quel point ces inégalités sont systémiques et à la base d’une économie fondée sur l’hyper-croissance, au détriment de toute considération humaine. Cette dame en tailleur qui s’inquiète de la fin de «l’âge d’or du capitalisme»...

Vous voulez un exemple des tares de cet «âge d’or du capitalisme»? Pas plus tard qu’hier, la ministre canadienne Chrystia Freeland qui annonçait, sans surprise, que son gouvernement n’allait pas suspendre le contrat de vente de milliards d’armes aux barbares saoudiens en dépit du bilan catastrophique de l’Arabie saoudite en matière de droits de la personne.

Parce que suspendre ce contrat se traduirait par des pertes d’emplois au Canada; des milliers de jobs payantes à construire des tanks qui se retrouvent entre les mains de barbares. Les mêmes barbares qui sont en train de causer la pire crise humanitaire sur la planète en ce moment, au Yémen.

Catherine Dorion et Sol Zanetti
Photo Simon Clark

Les gens de nos parlements s’émeuvent de voir des attriquements vestimentaires qui portent outrage au décorum de leur institution?

Ne comptez pas sur moi pour m’en plaindre. Si nos parlementaires veulent redorer le blason de leurs institutions démocratiques, qu’ils commencent par faire preuve d’un peu de cohérence. Tsé, cesser d’admettre un jour que la planète se meurt et «qu’il y a effectivement urgence climatique» et le lendemain faire la part belle aux industriels gaziers et pétroliers dont les activités nous conduisent directement dans le mur.

Je sais, je rêve en cinérama.