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Je suis fâchée après toi, Catherine Dorion

Je suis fâchée que tu aies si massivement détourné l’attention pendant que l’avenir du pays se signait en douce, hier.

Je suis fâchée après toi, Catherine Dorion
Photo d'archives, Annie T. Roussel

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Je ne suis pas fâchée après toi pour avoir défié le décorum de l’Assemblée nationale qui est responsable depuis toujours, on le sait bien, de la famine, des guerres et du choléra. Non, je suis fâchée que tu aies si massivement détourné l’attention pendant que l’avenir du pays se signait en douce, hier.   

Je ne suis pas de ceux qui pensent que tes idées n’ont soudainement plus de valeur ou de légitimité parce que tu les trimballes en camisole à l’Assemblée nationale (d’ailleurs, t’as pas froid? On est en décembre, me semble qu’on gèle). Personnellement, je me contrefous éperdument de ton linge, même si j'ai l'amour des traditions. Malgré le fait que je n’apprécie pas particulièrement ton attitude et tes méthodes, je porte néanmoins attention à ce que tu dis et j’essaie de toujours faire preuve de bonne foi pour tenter de capter l’essence de tes idées et leur bien-fondé, si bien fondé il y a.    

Ce qui me fâche, vois-tu, c’est que tu dénonces l’attitude des médias à ton endroit sans jamais prendre la responsabilité de ce avec quoi tu les nourris. Tu provoques des querelles pour ensuite te présenter en mère supérieure et nous reprocher à coups de baguette sur les doigts de suivre la marche que tu ouvres. Ça me fâche.    

Ça m’énerve de voir tes partisans t’ériger en sainte-martyre-des-mal-jugées, alors que je le vois que ça te stimule et que tu aimes ce climat. Tu sembles être de ces gens friands de sensations fortes, qui se sentent vivre à fond dans la confrontation militante. T’as le droit, sauf que même en étant persuadé de faire avancer les choses, ça finit invariablement par engendrer un bouchon dans la réflexion populaire, coincé là par la polarisation sauvage qu’engendrent systématiquement tes drôles de polémiques.    

Ça me fâche, Catherine, parce que si t’es aussi intelligente qu’on le dit, alors tu dois forcément savoir ce qui se produit inévitablement avec cette méthode. Je suis intimement persuadée que tu en es consciente et c’est ce qui m’inquiète le plus. Qui me fait m’interroger sur tes réelles motivations politiques ou, à tout le moins, sur ce qui te pousse à préconiser une telle façon de faire. Est-ce que tout dépendait de toi dans le traitement qu'a eu cette nouvelle? Bien sûr que non, mais tu en restes sa source délibérée et elle est là, ta responsabilité.    

Je crois qu’il est très mal avisé de te la jouer à la Hubert Lenoir, pour ensuite nous regarder en arriérés parce qu’on s’offusque de ta manière de proposer tes idées. Pour le meilleur ou pour le pire, lui le peut, c’est un artiste. Toi, tu es une femme politique, artiste aussi, je sais, mais dès le moment où nous avons pu cocher ton nom sur un bulletin de vote, tu es devenue une femme politique.    

Tu as choisi de le devenir et il te revient de trouver le moyen de démocratiser tes idées, parce que tu ne représentes plus seulement ceux qui pensent très exactement comme toi, mais également tous ceux qui partagent, dans la pluralité de leurs valeurs et de leurs coutumes, un même idéal collectif avec toi et qui t'ont fait confiance. Ce n’est pas parce que beaucoup se sont contentés de porter une cravate pour se croire le droit d'agir impunément dans le dos du peuple que c’est la cravate le problème.    

Ce qui fait un grand politicien, de ceux qui marquent leur temps et les mémoires, c’est sa capacité à placer le peuple au sommet de ses priorités par le biais de toutes ses actions. Pas seulement son habilité à attirer l’attention par n’importe quel moyen.    

Or, pendant que tu mises sur la provocation, l’histoire, elle, est en train s’écrire et les gens sont inquiets. Ces mêmes gens que vous ne voulez pas entendre ou que vous dites brainwashés lorsqu’ils vous disent qu’ils ne veulent pas de signes religieux ostentatoires chez les gens en position d’autorité, mais auxquels tu es soudainement bien attentive quand vient le temps de leur faire dire que « le troisième lien, c’est de la marde ».    

Ce sera quoi la prochaine étape? Quand le Canada voudra nous en passer une autre belle, ce sera au tour de Sol Zanetti, de Gabriel Nadeau-Dubois ou de Manon Massé de se rentrer son micro dans la gorge à l’Assemblée nationale pour nous montrer à quel point vous faites de la politique autrement et pour qu’on regarde ailleurs? Jusqu’où ira la surenchère? À l'évidence, ce n’est pas parce qu’un pyromane se dit pompier que sa raison d'être est moins de mettre le feu partout où il passe.    

« On n’a pas le choix, il faut choquer pour faire parler de nous! » Je veux bien, mais est-ce qu’on parle de politique ou de télé-réalité? Est-ce qu’on parle de l’avenir des Québécois ou de cotes d’écoute? Est-ce que vos idées sont à ce point molles et sans envergure pour qu’elles soient incapables de gagner l’assentiment populaire sans ruser les opinions avec des scandales? Êtes-vous là juste pour faire du bruit, coudonc? Autrement, qu’on me dise où elles sont ces brillantes idées que tes désormais célèbres Dr Martens ont admirablement véhiculées, cette semaine, parce qu’on dirait que c’est pas ce qui est ressorti le plus.    

Toi qui écris, Catherine, toi que certains osent même comparer à Gérald Godin, je m’explique mal comment tu peux passer à côté du fait, pourtant si élémentaire, que les mots justes, les mots grands, n’ont pas besoin de scandale pour faire leur chemin dans le cœur et la tête des gens, quand ils sont incarnés. Le scandale est toujours une diversion. C’est le joujou des personnalités brutales, sans nuances et sans patience. C’est pour ça que j’ai envie de te demander : qui sers-tu Catherine? Le peuple qui t’a élu ou ta personne?    

Tu vois, si j’avais été à ta place et que j’avais eu l’insigne honneur d'être choisie par le peuple pour la fraîcheur de ma personnalité et de mes idées, en arrivant à l’Assemblée nationale armée du texte que tu y as déclamé, j’aurais tout, mais absolument tout fait pour que rien d’autre que mes mots n’attire l’attention. Je les aurais portés et transmis, avant de leur laisser toute la place, parce que je les aurais humblement su plus grands et bien plus importants que moi. J’aurais tout déployé pour que la réflexion populaire s’articule autour d’eux et pour que puisse, peut-être, en émerger quelque chose de fécond et d'utile. Au lieu de ça, ça fait sept jours qu’on parle de tes bottines et ça me fâche parce qu’il n’y a pas que l’argent et le capitalisme qui nourrissent notre solitude. Les figures médiatiques qui nuisent à la cohésion sociale aussi.