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Quand le Tweeteur en Chef compromet l’indépendance de la Fed

President Trump Attends Discussion On Federal Commission On School Safety Report
AFP

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Les tweets de Donald Trump à la veille d’une décision cruciale de la Réserve fédérale américaine sur les taux d’intérêt révèlent trois choses: le président ne comprend pas l’importance de l’indépendance de la banque centrale, il ne comprend pas le fonctionnement-même de cette institution et ce qui compte avant tout pour lui est de s’approprier le mérite si les choses vont bien et rejeter le blâme sur d’autres si elles tournent au vinaigre.

Pour comprendre à quel point la présidence de Donald Trump est anormale, il suffit de lire ses déclarations intempestives sur son réseau social de prédilection. Twitter est un outil utile et agréable et j’admets d’emblée y passer plus de temps que je ne devrais. Par contre, le président des États-Unis devrait avoir mieux à faire que d’envoyer une douzaine ou plus de tweets par jour.

Tous les sondages confirment que la majorité des Américains souhaiteraient que leur président limite sa propension à faire des déclarations intempestives ou irréfléchies sur Twitter. En ce qui concerne la politique monétaire, il ne serait probablement pas faux de dire que la quasi-totalité des économistes souhaiteraient qu’il s’en abstienne carrément, sans parler des investisseurs, qui voient les marchés fluctuer comme des montagnes russes depuis quelques mois. Alors que le conseil de la Fed se prépare à annoncer demain sa décision sur les taux d’intérêt, les tweets du président ne font rien pour leur faciliter la tâche.

Ici, Trump enjoint carrément la Réserve fédérale à ne pas majorer ses taux d’intérêt. Ceci contrevient à la règle numéro un des relations entre le président et la banque centrale, à l’effet que le président doit s’abstenir de toute ingérence ou apparence d’ingérence dans le processus décisionnel. Ce qui fait de la «Fed» un instrument fiable de mise en œuvre d’un politique monétaire rationnelle est justement son indépendance des pouvoirs politiques, que tous les présidents avant Trump se sont efforcés de respecter. Ce n’est pas la première fois que Trump exerce de telles pressions, mais à la veille de la décision de mercredi, son insistance place la banque centrale dans une situation délicate.

Si elle n’augmente pas les taux, la Fed aura l’air de plier devant les pressions politiques et l’indépendance de son nouveau directeur pourrait être mise en question. Si elle décide d’augmenter les taux, par contre, (ce que les marchés ont déjà anticipé), elle peut s’attendre à des pressions renouvelées d’un président qui ne lâchera pas le morceau. Pire, si les données plus récentes devaient contraindre la Fed de s’abstenir, elle pourrait décider d’augmenter les taux de toute façon pour ne pas avoir l’air de plier devant les demandes de Trump et ainsi préserver sa réputation d’indépendance.

Bref, quoi qu’elle fasse, les demandes du président placent la Fed dans l’embarras et compromettent sa réputation. Ça n’a pas empêché Trump de renchérir ce matin:

Il est évident que les membres du conseil de la Réserve fédérale ont lu l’éditorial du Wall Street Journal et il n’est pas impossible qu’ils en tiennent compte. Pour les raisons citées plus haut, cependant, ce message du président rend cela moins probable. Il demande aussi à la Fed de ne pas poursuivre sa politique actuelle de réduire son portefeuille d’obligations de 50 milliards de dollars (« the 50 B’s ») pour refroidir des marchés trop enthousiastes, ce qui pourrait bien inciter la Fed au contraire à maintenir le cap.

Mais c’est surtout la phrase suivante qui révèle à quel point le président dit n’importe quoi. «Il faut ressentir le marché», dit-il, «pas se fier à des chiffres qui ne veulent rien dire.» Cette phrase résume assez bien la méthode Trump dans presque tous les domaines. Au diable les données probantes, il faut «raisonner» avec les tripes plutôt que de se fier à l’avis de ceux qui savent ce qu’ils font. C’est avec ce genre de philosophie, par exemple, que l’homme d’affairesTrump a réussi l’exploit peu commun d’entraîner un casino à la faillite. C’est aussi son approche de la politique commerciale et de la politique fiscale, où les déficits jumeaux sont en train de prendre des proportions éléphantesques et économiquement insensées. Heureusement, du moins on le souhaite, les dirigeants de la banque centrale mettront ces commentaires de côté et se fieront aux vrais chiffres, même si ceux-ci ne semblent pas être porteurs de sens pour le tweeteur en chef, qui écoute plutôt les signaux de son système digestif.

Et ce n’est qu’un des domaines dans lesquels les tweets du président viennent compromettre la bonne marche de son gouvernement. Mais qu’importe? Quoi qu’il arrive, il ne manquera pas de souligner à grands traits que tous les succès réels ou imaginaires de son administration viennent de ce que ses tripes lui ont dicté de faire, alors que tous les revers passés, présents ou à venir seront nécessairement dus à l’incompétence de tous les autres. C’est ce que continueront de croire ses fidèles partisans jusqu’au dernier jour, mais la majorité de l’électorat, qui souhaiterait le voir cesser de pitonner sur Twitter, est de moins en moins portée à le suivre.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM