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Kanata ou la quadrature du cercle

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Le lieu sied bien à la présentation d’un spectacle controversé comme Kanata de Robert Lepage. Le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, où Kanata est à l’affiche jusqu’à la mi-février, loge à la Cartoucherie, ancien lieu de fabrication d’armes et de poudre.

Depuis 1970, Ariane Mnouchkine y présente du théâtre qui détonne avec une troupe de comédiens et comédiennes de 26 nationalités différentes. Son Théâtre du Soleil (qui n’est pas loin d’avoir la réputation du cirque du même nom) a cette particularité que chaque spectacle qu’il présente est un work in progress.

C’est la théorie que Robert Lepage­­­ met en pratique depuis ses premières mises en scène. Kanata, que j’ai vu dimanche dernier devrait donc évoluer d’ici la fin de sa vie sur les planches. 

Sa dramaturgie gagnera sûrement en sens et en profondeur, les tableaux s’enchaîneront de façon encore plus fluide, les comédiens qui doivent tantôt parler français tantôt anglais et même chinois auront mieux leurs mots en bouche et le dialogue sera expurgé de quelques lignes trop faciles. Quoi qu’il arrive, Kanata représente déjà un incroyable tour de force. À la mesure du génial metteur en scène qu’est Lepage.

UN TRAVAIL COLOSSAL

Je n’ose imaginer le nombre d’heures qu’il a fallu pour mettre au point une scénographie où le plateau devient tour à tour une forêt, un poste de police, un lac paisible, un coin de rue, une piquerie, un loft, une ferme, un musée, une morgue, une porcherie, une prison. Les comédiens eux-mêmes réussissent tous ces changements dans des noirs d’à peine quelques secondes.

Kanata raconte les histoires enchevêtrées de Tanya, une prostituée qui finit assassinée comme 48 de ses pareilles ; de Leyla, sa mère, restauratrice d’art ; de Tobie, le documentariste homosexuel dont la caméra épie les paumés de la rue Hastings ; de Louise, l’Autochtone à qui on arrache son enfant pour le réformer ; de Ferdinand, acteur en devenir, et de sa copine Miranda à qui on conteste le droit de peindre les victimes autochtones et qui finit par faire dans un canoë un trip onirique tenant de l’acrobatie.

Kanata, c’est un documentaire passionnant habillé en fiction. Il y manque encore un peu d’émotion et de clarté pour être totalement abouti. 

Mais aucun spectacle, si abouti soit-il, ne résoudra la quadrature du cercle. C’est bien à cette quadrature que nous en sommes avec les Premières Nations. L’impuissance du gouvernement fédéral à dépasser les belles paroles et les bonnes intentions le montre bien.

LE CALUMET DE PAIX

Le concept toxique de l’appropriation culturelle que certains – les anglophones en particulier – prennent comme une solution ne fait que l’éloigner. Comment comprendre l’autre sans se glisser dans sa peau ? Le théâtre, le cinéma ou la télévision « qui parlent de tout et de tous », comme proclame Robert Lepage, n’offrent-ils pas la meilleure chance de comprendre et d’apprécier les différences entre les peuples et les cultures ?

Je ne m’attendais pas à ce que Kanata - Épisode 1 - La controverse marque le début d’une nouvelle ère dans les relations avec les Autochtones. Kanata n’en est pas moins un effort réel dans la bonne direction. Hélas ! le terrain est miné et le débat contaminé depuis l’été dernier. Kanata ne convaincra donc ni les Autochtones les plus militants ni les gardes rouges de l’appropriation culturelle de fumer « le calumet de paix », si je peux emprunter l’expression sans m’attirer de coups !