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La plus stupide des époques

Gaspard Proust
Photo courtoisie, Jean-François Robert

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C’est la BBC qui nous raconte l’histoire. Elle se passe en Grande-Bretagne, à Londres, en 2018. Elle pourrait aussi se passer chez nous. La School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres a organisé un événement où des humoristes sont conviés. On s’attend donc à ce qu’ils fassent des blagues.

Londres

Mais nous vivons dans la plus stupide des époques où des censeurs maniaques surveillent la parole publique en guettant chaque fois l’occasion de s’indigner pour ensuite faire un spectacle de leur indignation. Alors, pour éviter les soucis et les controverses médiatiques, l’institution londonienne a fait signer aux humoristes appelés à se produire sur place un contrat où ils s’engageaient à produire un humour non offensant.

Je me permets de citer la traduction du contrat proposée par Slate.fr : « En signant ce contrat, vous acceptez notre politique de tolérance zéro envers le racisme, le sexisme, les discriminations fondées sur la classe sociale, l’âge et le handicap, ainsi que l’homophobie, la biphobie, la transphobie, la xénophobie, l’islamophobie, l’antireligion et l’anti-athéisme ». On lit ensuite : « Tous les sujets doivent être présentés d’une façon respectueuse et bienveillante. Cela ne veut pas dire que tous les sujets ne peuvent pas être discutés. Mais cela doit être fait d’une façon respectueuse et non injurieuse ».

On se pince. On lit, on relit, et on relit encore, mais on ne parvient pas vraiment à y croire : une telle liste d’interdictions est ubuesque. Au-delà des interdictions habituelles concernant le genre et l’origine, il faudrait donc interdire aussi les blagues sur la religion, mais aussi celles sur l’athéisme. Ces imbéciles nous construisent un monde tellement étouffant qu’il finira par nous asphyxier.

Essayons d’appliquer cette grille de lecture à l’histoire de l’humour au Québec. Il aurait d’abord fallu censurer les Cyniques, ce groupe de génie qui a marqué la Révolution tranquille. Il aurait aussi fallu faire taire Yvon Deschamps, Daniel Lemire, RBO, les Bleu Poudre. Aujourd’hui, Guy Nantel y passerait, mais peut-être aussi Louis-José Houde.

En fait, tout le monde vivrait avec un pistolet sur la tempe. Car il suffit qu’une âme sensible prenne la pose de l’offusqué ou de l’offensé pour créer un scandale. Et la chose va bien au-delà de l’humour : qu’on pense au sort réservé à SLĀV et Kanata cet été. Les petits flics de la bien-pensance patrouillent dans l’espace public, distribuent les contraventions idéologiques et veulent nous soumettre ainsi à leurs obsessions débiles.

Québec

Samedi dernier, de passage à Paris, je suis allé voir un spectacle de Gaspard Proust, le nouveau prodige de l’humour français. Je résume son propos : il canarde absolument tout le monde. Il ne respecte aucun interdit. Vraiment aucun. Mieux encore : dès qu’il en voit un, il sort son lance-flamme et l’incendie.

Dans la salle, on sentait un rire libérateur et jouissif. Comme si pendant une heure trente, on s’affranchissait des censeurs.

Je rêve d’un tel spectacle au Québec.

Je crois bien que je rêverai longtemps.