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Caire aura besoin de potion magique

Le ministre de la Transformation numérique fait face à 12 dossiers dignes des 12 travaux d’Astérix

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Illustration Ygreck

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Éric Caire, nouveau ministre de la Transformation numérique, ne croit plus nécessaire de tenir une commission d’enquête sur les contrats informatiques, mais de nombreux projets sont en déroute, malgré les milliards investis. Il promet de faire lui-même le ménage. Il aura d’abord à surveiller l’évolution du DSQ (Dossier Santé Québec), de SAGIR (solutions d’affaires en gestion intégrée des ressources) et de RENIR (le projet de radiocommunication d’urgence), qui ont déjà coûté près de 4 G$ aux contribuables depuis 15 ans. Sans oublier la monstrueuse réforme informatique de la SAAQ, prévue à un demi-milliard de dollars et qui soulève déjà des inquiétudes à ses débuts. Mais, en plus, notre Bureau d’enquête vous propose un palmarès de huit autres grands chantiers informatiques qui cumulent retards, suspensions, annulations et dépassements de coûts. En tout, ce sont donc les 12 premiers dossiers auxquels le ministre doit s’attaquer, autant de défis dans l’appareil bureaucratique qui rappellent Les 12 travaux d’Astérix. 

5 - La facture explose et le projetn’est même pas terminé 

La refonte technologique du système de courriel et de traitement des correspondances des directions du ministère de la Santé, des cabinets ministériels et des sous-ministres est suspendue en raison des dépassements de coûts. 

« La portée du projet est plus grande que celle prévue et la complexité du mandat a été sous-estimée. Ceci a eu pour effet de faire varier de façon importante le coût et l’échéance du projet. » 

Le 10 octobre 2017, un moratoire a été imposé sur le projet afin de préparer « un plan de redressement », indique le ministère. 

Au départ, le MSSS a dû abandonner la version existante, Lotus Notes, car elle n’était plus supportée par IBM. De plus, le contrat avec la firme était échu. 

Or, le nouveau projet est suspendu depuis, alors qu’il était complété à 95 %. Le budget était de 488 200 $. Mais, avant même la fin du projet, la facture a grimpé à 529 800 $. 

« Le projet a donc été modifié pour inclure la conservation des données antérieures dans le nouveau système. Il est alors apparu évident pour le MSSS que le budget du projet initial pour développer une nouvelle solution avait été sous-évalué », relate le MSSS. 

6 - Paiement en ligne aux petites créances : 200 % plus cher que prévu 

À la Division des petites créances au ministère de la Justice, l’informatisation des procédés avait pour but d’améliorer la prestation de services en ligne : 18 000 dossiers y sont déposés annuellement. 

Le citoyen n’a plus à se rendre au greffe pour y déposer sa demande en matière de petites créances, note le ministère. Toutefois, le coût final qui s’élève à 1,5 M$ est plus du double de ce qui avait été autorisé au départ, soit 600 000 $. 

À cette augmentation s’ajoutent des retards de plusieurs mois. Ce projet a été mis en chantier en 2015. 

Le volet « demande » a été disponible en novembre 2016. Le paiement en ligne a été beaucoup plus difficile que prévu à mettre au point. 

« En ce qui concerne le projet dans son ensemble, la variation des coûts et de l’échéancier s’explique à la fois par le niveau de complexité plus important que prévu initialement, par les efforts supplémentaires nécessaires à l’arrimage en simultané avec un autre projet », a expliqué le porte-parole du ministère de la Justice, Paul-Jean Charest. 

Les travaux ont finalement été exécutés l’été dernier. 

7 - DPCP : un projet en révision...  

Le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) a dû suspendre son projet de traitement électronique des dossiers de poursuite et de la divulgation de la preuve, qui visait à accélérer le traitement des dossiers. 

À la suite de l’arrêt Jordan et du rapport Bouchard, cette informatisation des systèmes devient impérative pour le DPCP, insiste le gouvernement. 

Le budget global de ce projet est de 2,7 M$. Déjà, 400 000 $ ont été dépensés, mais cette somme n’a permis de réaliser que 16 % du chantier. 

Malgré tout, le projet a dû être suspendu à la suite de l’échec d’un premier appel d’offres. « La portée, l’échéancier et les coûts du projet du DPCP sont en révision », a expliqué Me Jean-Pascal Boucher, porte-parole et responsable des relations avec les médias au DPCP. 

En suspendant le projet, on souhaite l’harmoniser au vaste chantier de transformation de la justice, a expliqué le DPCP. 

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8 - Débuts chaotiques au MAPAQ 

Au ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, un important système est totalement désuet. 

Il permet de transférer les « créations » des développeurs informatiques dans l’environnement de production technologique. 

Son caractère désuet met « à risque » la sécurité informatique, selon le ministère. Le projet de modernisation a été suspendu, alors que 5 % du projet seulement avait été complété. 

Le manque d’effectifs dans certains postes stratégiques est l’une des raisons évoquées par le MAPAQ. 

Le ministère soutient qu’il examine les mesures à adopter afin de relancer le projet dans les meilleurs délais. 

Le MAPAQ a décidé de développer son propre système au lieu d’acheter un autre logiciel déjà approuvé. 

9 - Système pour la salubrité des aliments désuet depuis 4 ans 

Le système informatique du Laboratoire d’expertises et d’analyses alimentaires (LEAA) est désuet et sa modernisation a été suspendue pendant près de quatre ans. 

Le mandat du LEAA est d’effectuer des analyses sur les aliments consommés au Québec afin d’assurer qu’ils soient comestibles. 

En 2014, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation a accordé un budget de 555 000 $ pour remplacer ce système. 

Quelques mois plus tard, alors que 3 % des travaux étaient exécutés, le projet a été suspendu afin de réévaluer de fond en comble les processus de travail. 

« La réalisation du projet a repris le 1er août 2018 », souligne aujourd’hui le ministère. 

10 - CNESST : un an de retard et 300 000 $ de plus 

La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) a suspendu durant un an son projet pour remplacer l’infrastructure de stockage informatique gérant l’ensemble de ses données. 

Les travaux ont commencé en 2016 et ont été exécutés à 82 %. Au total, 3 M$ ont été investis par la CNESST sur un budget autorisé de 3,7 M$. 

Les travaux ont été suspendus en raison d’un appel d’offres qui n’a pas fonctionné et qui visait à trouver un fournisseur, a plaidé l’organisation. 

Le projet a été relancé le 1er octobre dernier pour la portion restante et il sera complété au cours des prochaines semaines, assure-t-on. 

Un nouvel appel d’offres a été conclu avec la firme Softchoice. Mais le coût du projet dépassera le budget autorisé – soit 3,7 M$ – et coûtera plus de 4 M$. 

11 - Délire chez Retraite Québec 

Retraite Québec livrera avec plus de trois ans de retard son énorme projet de « Migration technologique applicative ». 

Sa mise en œuvre était prévue pour cette année, mais il faudra attendre à 2021 au moins pour qu’il soit fonctionnel. 

Le budget maximal autorisé pour ce système « qui touche des milliers de composantes informationnelles de l’organisation » et qui doit permettre « d’améliorer l’efficience technologique de l’organisation » est de 39 M$. 

Or, notre Bureau d’enquête a appris que 21 M$ ont déjà été dépensés, alors que seulement 60 % du travail est réalisé. 

Des sources ont ajouté qu’il s’agissait d’un vrai « bordel » en raison de multiples ratés. Il a été proposé par la Régie des rentes du Québec (RRQ) en 2011. 

Depuis, la CARRA a été fusionnée à la RRQ pour former Retraite Québec et cela a totalement bouleversé l’échéancier. 

« Compte tenu de l’envergure du projet et considérant le regroupement des deux organisations (RRQ et CARRA), la résolution de ces difficultés consistait notamment à étaler le projet dans le temps. Toutefois, le report de la date d’échéance n’a pas d’effet sur le budget global du projet. Le budget autorisé sera respecté et le projet générera des économies de plus de 7 M$ par année », plaide Retraite Québec. 

Avant la fusion, la Régie des rentes avait entamé un projet d’architecture informatique. 

En réalisation depuis 2014, il a finalement été annulé par le conseil d’administration, après que 385 000 $ aient été engloutis et que 36 % du travail eut été réalisé. 

« Les travaux relatifs à l’architecture d’entreprise s’effectueront à l’intérieur des activités de continuité de Retraite Québec à la suite du repositionnement », note l’organisation. 

12 - SHQ : solution informatique annulée... après 400 000 $ dépensés 

La Société d’habitation du Québec (SHQ) a dépensé 400 000 $ et réalisé plus de la moitié d’un projet informatique avant de tout annuler cette année. 

En 2015, la SHQ a voulu créer une solution informatique pour le processus de demande d’aide financière aux projets d’habitation communautaire. 

« L’outil Excel actuel ne répond pas à plusieurs besoins et présente des limites importantes », plaidait l’organisation pour entreprendre le projet. 

En 2016, soit un an après la mise en chantier, le projet a été suspendu. Les travaux avaient été réalisés à 67 % et près de 400 000 $ avaient été déboursés. 

Le Tableau de bord du gouvernement du Québec souligne que le « projet est suspendu », considérant que « des travaux de réflexion concernant la révision du programme AccèsLogis Québec (ACL) de la SHQ avaient été amorcés après le dépôt de ce projet ». 

Cependant, comme ces travaux de révision sont toujours en cours, ce projet a été carrément annulé au début de l’été 2018, a confirmé la SHQ.