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Poignardé à 5 reprises, il a frôlé la mort: «Je savoure ce que j’ai»

Survivant d’une sauvage agression, Carl Charest, un Montréalais de 41 ans, est maintenant en paix avec ce qui lui est arrivé.

GEN-PORTRAIT DE CARL CHAREST
Photo d'archives, Agence QMI Seize ans après son agression, Carl Charest affirme avoir tourné la page.

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L’expression se trouver au mauvais endroit au mauvais moment ne saurait mieux s’appliquer qu’à Carl Charest, qui s’est fait poignarder par un membre des gangs de rue durant un braquage en 2002. Sauvé in extremis, l’homme a dû lutter pendant plus de dix ans contre la rage et la peur qui l’habitaient avant de retrouver la paix intérieure. Même si le crime est demeuré impuni, il affirme avoir tourné la page.

« Si je raconte mon histoire, ce n’est pas pour faire pitié, mais pour dire aux victimes d’actes criminels qu’il est possible de passer à travers », expose Carl Charest, un Montréalais de 41 ans.

Pour ce professionnel des communications, la date du 25 septembre marque le triste anniversaire de son agression. Toutefois, cette année, Carl l’a vécu différemment. « J’ai ressenti les événements, mais c’était moins douloureux. J’ai un fils de 8 ans et je mène une belle vie. Je savoure ce que j’ai. »

Les événements sont survenus à l’époque où il travaillait près de l’ancien Forum. À la fin de sa journée de travail, vers 17 h 30, il s’est dirigé en compagnie d’un collègue vers le métro Georges-Vanier, plutôt que d’emprunter son trajet habituel.

Les deux travailleurs sont passés par l’ancien tunnel sous le Centre canadien d’architecture. Trois hommes s’y trouvaient.

« Ils nous ont demandé du feu. J’ai répondu que je ne fumais plus et on a passé notre chemin, mais j’avais un mauvais pressentiment. Quand j’ai regardé par-dessus mon épaule, ils courraient vers nous. »

Quelques instants plus tard, les voyous étaient sur eux. Le plus petit du trio a saisi Carl à la gorge et l’a poussé contre un mur tandis que les deux autres tenaient en respect son collègue.

« J’étais plus costaud que lui, j’ai cru que j’avais une chance. Je pensais qu’il avait sa main sur ma gorge, mais en fait, il tenait un couteau. »

La situation a vite dégénéré. Le prenant de vitesse, l’assaillant l’a poignardé au cou à cinq reprises. Au même moment, deux passants ont poursuivi leur chemin sans intervenir. Très affaibli, Carl s’est appuyé sur une clôture pour ne pas tomber. Son agresseur lui a pris son portefeuille avant de fuir avec ses complices. Son collègue a aussitôt appelé des secours.

Conduit à l’Hôpital général de Montréal, Carl a subi d’urgence une reconstruction de la trachée.

« Les médecins m’ont dit que j’étais passé à un cheveu de la mort. Un des coups avait frôlé la jugulaire. »

Soixante-douze heures après son hospitalisation, il est rentré chez lui.

Crime impuni

Dans les jours qui ont suivi, les policiers ont expliqué à Carl que le braquage avait vraisemblablement servi d’initiation à son agresseur.

« Les trois types avaient laissé passer plusieurs personnes avant de s’en prendre à nous. Le gars devait faire ses preuves. On m’a choisi parce que j’étais grand et costaud. C’était un geste de violence gratuite. »

Les enquêteurs lui ont présenté un cartable avec des dizaines de photos de suspects potentiels pour identifier ses agresseurs.

« Ç’a été l’exercice le plus difficile de toute ma vie. J’ai cru les reconnaître. Étais-je certain à 100 % ? Non, j’avais un léger doute. Et je ne voulais pas accuser une personne à tort. »

Son collègue, qui était toujours sous le choc, n’a jamais été capable de les identifier. Quant aux deux témoins, ils ont donné aux policiers une version des événements et une description des suspects très différentes de la sienne. Dans les circonstances, porter des accusations devenait impossible.

Carl a effectué quelques rondes avec les enquêteurs dans les secteurs chauds dans l’espoir de coincer ses agresseurs.

« On a croisé l’un d’eux dans les escaliers de la station Lionel-Groulx. Quand je l’ai pointé du doigt, il s’est sauvé. On s’est mis à sa poursuite dans la Petite-Bourgogne, mais il s’est faufilé dans une ruelle. »

De guerre lasse, l’enquête fut abandonnée.

Stress post-traumatique

La peur l’a habité longtemps après les événements.
Photo d'archives, Agence QMI
La peur l’a habité longtemps après les événements.

Trois semaines après l’agression, Carl retournait au travail. Hélas, le drame l’avait profondément meurtri.

« J’aurais dû rester en convalescence plus longtemps parce que les années suivantes ont été catastrophiques. Je m’imaginais les pires scénarios. Je regardais constamment par-dessus mon épaule et si j’entrais dans un lieu public, je cherchais la sortie d’urgence en scannant des yeux les gens qui s’y trouvaient. »

Devenu insomniaque, Carl s’est mis à travailler de nuit. Impensable aussi de franchir les trois rues qui séparaient la station de métro de son lieu de travail. Dorénavant, l’homme prenait sa voiture pour se rendre au centre-ville, même s’il dépensait une petite fortune pour le stationnement intérieur.

« J’étais rendu ingérable. Mon travail était bâclé et j’étais hyper désagréable avec mes collègues. Je n’en manquais pas une pour faire chier ma chef d’équipe. J’étais complètement révolté. »

Quelques semaines plus tard, Carl a quitté son travail pour trouver un emploi dans un autre quartier. Durant la même période, il a laissé sa copine.

« Ma blonde pensait que l’épreuve allait nous rapprocher – notre couple était déjà en difficulté –, mais je voulais rompre. Je voulais me défaire de tout ce qui pouvait me ramener à la séquence des événements qui ont mené à l’agression. »

Peu de temps après, il changeait d’appartement pour éviter de refaire les mêmes trajets. Il a aussi perdu de vue le collègue qui se trouvait à ses côtés lors des événements.

Malgré tout, la peur a gardé une emprise sur lui pendant de longues années.

Une lente reconstruction

Carl regrette aussi d’avoir attendu 6 mois avant de suivre une première thérapie avec un psychologue.

« J’étais trop fier pour demander de l’aide. J’ai grandi auprès d’un père élevé à la dure. Aller chez le psy, ce n’est pas normal. Prendre des médicaments, c’est un signe de faiblesse. Mais j’aurais dû le faire plus tôt. »

Étalées sur plusieurs années, les différentes thérapies qu’il a faites lui ont permis de délier les fils du drame, mais aussi de comprendre certaines « microblessures » qu’il traînait depuis longtemps.

Entre-temps, il est devenu père d’un garçon en plus de mener une brillante carrière de stratège en communication.

Tant bien que mal, Carl a appris à garder ses distances avec les événements.

« Les premières années, j’allais porter des fleurs à l’équipe médicale en les remerciant de m’avoir sauvé la vie. Ça les touchait beaucoup. Puis, j’ai arrêté quand je me suis rendu compte que plus personne ne travaillait là. C’était étrange. »

Il a aussi cessé de faire un suivi avec l’enquêteur.

« J’ai su que l’un des suspects avait été arrêté pour une affaire de drogue, mais je n’ai pas cherché à en savoir davantage. Je devais lâcher prise pour continuer à avancer. »

Reprendre le contrôle

Cela fait maintenant trois ans que Carl se sent « vraiment mieux » et qu’il ne ressent plus le besoin de consulter un psychologue pour affronter ses craintes.

« Je peux marcher dans la rue sans avoir peur. J’ai énormément travaillé sur moi pour trouver cet équilibre. Quand j’ai une réaction très forte face à un événement, je suis capable de prendre du recul et de comprendre pourquoi j’ai réagi de la sorte. J’ai repris le contrôle sur la rage qu’avait engendrée mon agression. Ça m’a pris beaucoup de temps avant d’accepter que j’étais seulement au mauvais endroit au mauvais moment. »

Seize ans après les événements, Carl prend conscience du privilège d’avoir une deuxième chance de vivre.

« Quand j’ai des passes plus sombres, je me remets dans le contexte de l’agression. Si j’y ai survécu, je suis capable de traverser n’importe quelle épreuve ! »