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La recette pour accueillir des demandeurs d’asile

Un organisme de la Montérégie a aidé des centaines d’entre eux à se trouver un logement et du boulot

Grâce à l’aide de l’organisme Forum 2020 et de sa directrice, Ana Luisa Iturriaga, Édric Santil vit désormais à Saint-Hyacinthe et travaille à proximité pour l’entreprise Olymel.
Photo Martin Alarie Grâce à l’aide de l’organisme Forum 2020 et de sa directrice, Ana Luisa Iturriaga, Édric Santil vit désormais à Saint-Hyacinthe et travaille à proximité pour l’entreprise Olymel.

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Un organisme de Saint-Hyacinthe a aidé depuis un an et demi des centaines de demandeurs d’asile venus de la métropole pour y trouver emploi et logis, faisant de la ville un laboratoire de l’intégration.

À l’été 2017, des milliers d’Haïtiens se sont présentés à la frontière près de Saint-Bernard-de-Lacolle pour demander l’asile au Canada.

L’ampleur inédite de ce mouvement a obligé les autorités à installer un immense campement capable d’accueillir près de 1500 personnes. De nombreux organismes communautaires ont aussi été mobilisés.

« Lorsqu’il y a eu la situation à la frontière, on a contacté nos partenaires à Montréal et on a tout de suite mené des activités de recrutement », explique Ana Luisa Iturriaga, la directrice de l’organisme Forum 2020 à Saint-Hyacinthe.

257 demandeurs d’asile

Depuis 2017, l’organisme peut se targuer d’avoir aidé 257 demandeurs d’asile à s’installer en ville et à y trouver un emploi, faisant de Saint-Hyacinthe l’exemple type d’une ville parvenant à attirer les migrants.

Depuis avril 2017, soit quelques mois avant l’arrivée massive d’Haïtiens, ce sont 17 182 permis de travail qui ont été délivrés par le Québec à des demandeurs d’asile.

Le Journal a rencontré certains d’entre eux, venus au Québec dans l’espoir d’une meilleure vie. Certains ont rapidement trouvé du boulot. Pour d’autres, comme Dachekard Désir, une mère monoparentale, la conciliation travail-famille est pénible (voir ci-dessous).

« [À Saint-Hyacinthe], j’ai tout ce qu’il me faut. Il y a des commerces et une vie agréable avec moins de stress qu’à Montréal, sans qu’on soit trop loin non plus » a expliqué Charles Avica. Le demandeur d’asile installé depuis un an travaille chez Groupe Lacasse, un fabricant de meubles.

Recette

Pour séduire les demandeurs d’asile comme M. Avica, Forum 2020 a notamment affrété des navettes jusqu’à Montréal pour leur faire visiter la région et rencontrer des employeurs sur place.

« L’immigration est aussi un bon moyen d’augmenter notre population », explique le maire de la ville, Claude Corbeil. Celui-ci voudrait voir le nombre d’habitants de Saint-Hyacinthe passer de 56 000 actuellement à 60 000 en 2020.

L’entreprise de transformation de viande Olymel a été parmi les premières à collaborer avec l’organisme et à recruter des demandeurs d’asile sur la Rive-Sud.

Cette dernière emploie aujourd’hui environ 370 demandeurs d’asile sur un total de 13 400 salariés.

La « recette » de Saint-Hyacinthe est d’autant plus remarquable que les demandeurs d’asile ont souvent des réticences à s’éloigner de Montréal.

« Quand on leur parle de régions, ils croient parfois que c’est des trous paumés, alors qu’on parle de villes très bien organisées. Mais on travaille là-dessus », commente la directrice de la Maison d’Haïti, Marjorie Villefranche.

 

En chiffres

  • 24 745 demandes d’asile déposées au Québec sur l’ensemble de l’année 2017 (dont 10 530 entre juin et août).
  • 23 595 demandes d’asile déposées au Québec entre janvier et octobre 2018.
  • 21 mois délai moyen de traitement d’une demande d’asile en date de septembre 2018.
  • 17 192 permis de travail ont été délivrés à des demandeurs d’asile arrivés au Québec après le 1er avril 2017, en date du 30 septembre 2018 (les renouvellements de permis ne sont pas inclus). Seuls 3 % des demandes ont été refusées.
  • 1924 demandeurs d’asile ayant fait leur demande au Québec entre le 1er juin 2017 et le 1er novembre 2018 ont été renvoyés dans leur pays.
  • 762 demandeurs d’asile dont la demande a été refusée sont visés par une mesure de renvoi.

L’immigration à Québec

  • 37 340 immigrants habitent à Québec, soit 7,2 % de la population
  • Taux de rétention de 94 %
  • Taux de chômage de 7,4 % (contre 4,9 % pour la population totale)

* Sources : Ville de Québec et recensement fédéral de 2016

 

Il a cumulé les emplois pour s’intégrer vite

André Lenaud Baptiste, <i>demandeur d’asile</i>
Photo Agence QMI, Joël Lemay
André Lenaud Baptiste, demandeur d’asile

Un demandeur d’asile haïtien a cumulé des emplois très physiques, du bénévolat et des échanges culturels dans le but de s’intégrer le plus rapidement possible au Québec.

« Partout où je suis allé, les boss m’ont toujours dit “toi, tu es un bon travailleur” », affirme sans prétention André Lenaud Baptiste.

L’homme de 38 ans explique qu’il n’a pas compté ses efforts depuis qu’il a franchi la frontière pour demander l’asile au Québec, en août 2017.

Dès son arrivée, cet enseignant, qui a dû quitter Haïti en raison des menaces que lui valait son engagement syndicaliste, s’est impliqué dans la vie communautaire.

« L’objectif était de pratiquer l’intégration », explique l’homme qui est venu avec sa conjointe. M. Baptiste a notamment suivi des formations sur la vie au Québec auprès de l’organisme montréalais Collectif.

Infatigable

Dans le même temps, il a contacté l’organisme Forum 2020 qui l’a aidé à s’installer à Saint-Hyacinthe et l’a mis en contact avec des entreprises locales.

Grâce à ses efforts, M. Baptiste a été embauché par MurDesign après avoir obtenu son permis de travail, à la fin du mois de novembre 2017.

En plus de réaliser 37 heures de travail du vendredi au dimanche pour cette entreprise qui fabrique plafonds et murs, l’infatigable travailleur raconte qu’il effectuait le reste de la semaine des missions d’intérims. M. Baptiste a ensuite pris un poste dans un abattoir porcin. L’homme explique qu’il rentrait souvent à son domicile exténué, au point de pouvoir à peine bouger les bras. Mais cela ne l’a jamais découragé.

« Je ne suis pas chez moi, et quand on n’est pas chez soi, il faut foncer », résume-t-il.

Aujourd’hui, André Lenaud Baptiste a trouvé un poste stable chez Unidindon, une filiale de l’entreprise de transformation et de distribution de viande Olymel, alors que sa femme travaille dans une résidence pour personnes âgées de la Rive-Sud.​

 

C’est plus ardu pour les mères

Dachekard Désir peine à trouver un emploi au Québec. Maman du petit Samuel, il est difficile pour elle de travailler de nuit, notamment.
Photo Chantal Poirier
Dachekard Désir peine à trouver un emploi au Québec. Maman du petit Samuel, il est difficile pour elle de travailler de nuit, notamment.

Une Haïtienne qui a traversé la frontière enceinte de six mois l’an dernier peine à concilier sa charge de mère et l’obtention d’un emploi stable, comme de nombreuses demandeuses d’asile avec des enfants en bas âge.

« Trouver une garderie, c’est très compliqué, explique Dachekard Désir, maman du jeune Samuel, un an. On me demande chaque fois si je suis résidente permanente, et quand je dis non, on me ferme la porte. »

La trentenaire, qui attend toujours une réponse à sa demande d’asile effectuée l’automne dernier, a besoin d’une solution pour faire garder son petit et parvenir à décrocher enfin un emploi stable.

Depuis son arrivée au Québec, elle n’a décroché que des missions ponctuelles qui ne lui permettent pas de préparer son avenir.

« Les derniers temps, je travaillais dans une compagnie où on scanne les vêtements et on met les étiquettes, explique Mme Désir. Mais il y a quelques semaines, ils ont dit qu’ils n’avaient plus de travail pour moi. »

Elle précise aussi avoir occupé un temps un emploi de nuit dans une usine automobile, qu’elle n’a pu garder à cause des horaires et de la distance.

« C’était en dehors de Montréal. Après le travail, la navette me ramenait à deux heures du matin et je devais aller chercher mon fils chez une connaissance qui le gardait. »

Frais exorbitants

Malgré tout, Mme Désir s’accroche, persuadée que son fils Samuel aura au Canada une vie plus belle que dans son pays d’origine.

« Je n’aurais jamais imaginé avoir un enfant canadien, dit-elle en souriant. Ce pays, c’est un meilleur avenir pour lui ; en Haïti, c’est trop violent. »

Dachekard Désir n’est pas la seule mère demandeuse d’asile à concilier difficilement responsabilités parentales et recherche d’emploi.

« Elles n’ont pas accès aux garderies subventionnées, donc elles se tournent vers des garderies où les frais sont exorbitants, et c’est un cercle vicieux », commente la directrice du Centre des Femmes de Montréal, Johanne Belisle.

Moyens

Depuis août 2017, l’organisme est venu en aide à environ 800 demandeuses d’asile.

« Souvent, des mères viennent nous voir dans l’urgence pour des choses de base, comme des vêtements, de la nourriture et des couches, raconte Mme Belisle. Les articles pour jeunes enfants, on en a constamment besoin. »

Mme Belisle déplore que son organisme manque de moyens pour aider ces demandeuses d’asile qui ne cessent d’affluer.

« Si on avait davantage de soutien financier et des programmes [gouvernementaux] pensés pour ces femmes, on pourrait les aider beaucoup plus, notamment sur la question de l’emploi, plaide-t-elle. Aujourd’hui, on a des programmes d’aide à l’emploi, mais qui ne visent pas les demandeuses d’asile. »