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Quelques réflexions sur l’identité

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Depuis que je fais le va-et-vient entre Montréal et La Havane, je me rends compte des différences qui nous séparent et des traits de caractère qui nous unissent, Québécois et Cubains.

La cubanité s’exprime de différentes façons mais elle origine d’une seule source, celle d’une vraie nation cubaine et d’un vrai pays indépendant. Je dis « vraie » par opposition à la québécoise qui n’est pas encore l’expression d’un pays indépendant comme l’est Cuba ou Haïti, pour ne mentionner que ces deux pays qui font partie de l’univers américain, dans le sens de américanité, et non des États-Unis.

La différence majeure vient donc du fait que le Cubain est « un », citoyen à part entière d’une nation reconnue par l’ensemble des nations. Tandis que le Québécois n’a jamais réussi à être « un » et n‘est pas reconnu par les autres nations.

Être Cubain, c’est se définir par rapport à un territoire (une île) et à un État qui n’a pas toujours été le même au cours de l’histoire. Bien sûr, une carte d’identité vient le confirmer, mais c’est beaucoup plus que cela, c’est un état d’esprit, c’est une culture, une langue transmises de générations en générations. C’est aussi, nécessairement, cette union particulière entre la terre, la mer et le soleil. Comme, pour les Québécois, les quatre saisons bien définies et surtout le dur hiver qui forge notre caractère et qui nous force à survivre jusqu’au printemps. Tout ce qui fait que la « québécité » peut s’acquérir mais après des années de survivance. Encore faut-il la conscience et le désir de le devenir, Québécois. Question qui ne se pose pas pour le Cubain.

Lorsque je lis que la nation cubaine est métissée, est cosmopolite et que ses habitants proviennent d’un peu partout, d’Afrique et d’Espagne, mais aussi de Chine et d’ailleurs, je ne peux m’empêcher de penser à notre frilosité bien québécoise. Affirmer que nous sommes tous des immigrants, comme se plaisent à le dire les fédéralistes et une certaine gauche associée à Québec solidaire nous fait sursauter d’indignation. Pourquoi les Cubains peuvent-ils l’affirmer sans complexe et pas nous ? Parce que les Cubains existent comme pays, ils ne sont pas menacés de disparaître en tant que nation, mais surtout ils ont résolu depuis cent cinquante ans, et plus particulièrement depuis une soixantaine d’années cette question d’identité nationale. Mais pas nous. Nous sommes toujours menacés de disparaître si nous ne revendiquons pas haut et fort notre culture, notre langue, notre territoire.

Le Cubain aime la fête, ce qui ne lui fait pas oublier les nécessités du moment et ses responsabilités. Il a su avec le temps développer ses capacités de débrouillardise, en raison du blocus. Il a toujours un petit sac dans sa poche, au cas où il trouverait en chemin la chose qu’il cherche depuis longtemps. Ce qu’il appelle « resolver » (résoudre un problème). Il est fier de sa révolution, expansif, un peu vantard, parle fort, laissant croire qu’il est fâché, articule peu, s’exprime avec force gestes et est d’une propreté exemplaire. Il mange à toute heure du jour, et partout, dans la rue, au travail et dans la maison, bien sûr. Toujours prêt à danser, il est romantique et aime la musique et les chansons sirupeuses. Mais surtout, il a le sens du partage, il est solidaire et résiliant. Ses voisins sont aussi ses amis et sa famille est le plus important des biens.

Le Québécois est plutôt individualiste et gêné. Il a horreur de critiquer en public et n’aime pas la chicane. Il revendique peu et préfère manger son steak trop cuit plutôt que de le retourner au cuisinier du restaurant. Il s’accommode de tout mais déménage souvent. Il aime aussi faire la fête mais sans perdre la tête. Tout en étant fier de ses réalisations collectives, le Québécois est un schizophrène qui s’ignore, il ne sait plus s’il est Québécois ou Canadien ou les deux à la fois. Il a raté deux fois le rendez-vous avec l’histoire alors qu’il aurait pu faire partie du concert des nations. Il change souvent d’idées et donne souvent l’impression d’être un velléitaire mais il n’aime qu’une personne à la fois.

Je me souviens d’une conversation entre un Africain et un Haïtien. L’Africain, tout fier, disait à peu près ceci : Nous, au moins, on n’est pas des descendants d’esclaves comme vous, les Haïtiens. J’avais trouvé ces paroles très dures. Mais par rapport à nous, Québécois, l’Haïtien pourrait dire : Nous sommes peut-être pauvres, mais au moins nous avons un pays indépendant.

Mais des deux côtés, on rencontre des Elvis Gratton, ce personnage grotesque et truculent inventé par le regretté Pierre Falardeau et personnifié génialement par Julien Poulin. L’Elvis Gratton québécois aime les gros chars, rêve de Floride et multiplie les ambiguïtés à propos de son identité. L’Elvis Gratton cubain rêve lui aussi de Floride et aime se pavaner avec de grosses chaînes en or autour du cou, des bagues en or et aussi des dents en or. Il aime tout ce qui brille, même si c’est du toc.