/misc
Navigation

L’impossible mur de Trump et l’impasse politique

Trump visits southern border with Mexico amid standoff over funding of wall
AFP

Coup d'oeil sur cet article

Pourquoi le gouvernement américain est-il paralysé depuis maintenant plus de trois semaines? Il est facile de paraître objectif en concluant que c’est la faute de tout le monde, mais la responsabilité de cette situation repose d’abord et avant tout sur les épaules du président Trump et de son parti.

En campagne électorale, Donald Trump a répété des centaines de fois qu’il promettait de construire un mur qui couvrirait toute la frontière sud et il promettait également, avec une confiance absolue, que les coûts de ce mur seraient entièrement couverts par le Mexique. Trois faits demeurent incontournables au sujet de ce mur. D’abord, le Mexique ne paiera jamais un sou. Ensuite, même si les partisans du mur prétendent que cette idée a été légitimement appuyée par l’électorat, le fait demeure qu’une minorité des électeurs ont voté pour un candidat qui leur promettait un mur qui ne leur coûterait pas un sou. Finalement, la construction d’un mur de 3000 km du Pacifique au Golfe du Mexique est une impossibilité logistique, écologique, économique, juridique et politique (pensez entre autres aux procès sans fin pour l’expropriation des terres). Bref, le mur tel que promis par Donald Trump ne deviendra jamais réalité, mais l’extrême-droite américaine tient mordicus à l’érection de ce symbole de fermeture et d’intolérance, et Donald Trump se sent obligé de faire toutes les contorsions possibles et imaginables pour les rassurer qu’il a à cœur de réaliser cette lubie.

Les démocrates ont le haut du pavé

Pour leur part, les démocrates du Congrès viennent de remporter une élection avec une majorité des voix en promettant de s’opposer au financement et à la construction d’un mur à la frontière. Il n’est donc pas exagéré de dire que, sur cet enjeu, la légitimité démocratique semble plutôt pencher de leur côté.

Certains voient des contradictions évidentes entre l’opposition des démocrates à ce mur et leur appui passé à la construction de barrières dans certaines zones frontalières. Il n’y a pas de contradiction. Construire, consolider ou bonifier les barrières existantes peut être justifiable pour contrôler les entrées illégales et les divers trafics transfrontaliers, notamment près des grands centres urbains. Il y a toutefois une différence majeure entre ce genre d’intervention et la construction du mur a mari usque ad mare réclamé par Trump. En fait, plus tôt dans la négociation, les démocrates ont offert une augmentation significative des budgets de sécurité à la frontière mais Trump a refusé l’offre car elle ne comprenait pas une garantie du démarrage de son grand mur.

Trump s’obstine

Ce serait trop simple de rejeter le blâme de l’impasse sur le président Trump tout simplement en le confrontant à ses propres déclarations où il dit lui-même qu’il prendrait l’entière responsabilité du shutdown et ne blâmerait pas ses adversaires. Il l’a pourtant dit et ces derniers ont beau jeu de le lui rappeler. Quoi qu’il en soit, la raison principale pour laquelle Trump demeure principalement responsable de l’impasse est qu’il refuse obstinément ne serait-ce que d’explorer des terrains d’entente avec ses adversaires politiques. Dans le système politique américain, le président n’a pas tous les pouvoirs. Si un désaccord fondamental existe sur un point, il doit accepter soit de faire des compromis ou d’accorder son appui à une priorité fondamentale pour ses adversaires en échange de leur appui à ses propres priorités. C’est ça, en substance, «l’art du deal».

Pourtant, sur les questions d’immigration et de sécurité à la frontière, depuis son arrivée en poste, Donald Trump refuse systématiquement tout compromis et tout échange. Par exemple, dès février 2017, les démocrates avaient accepté un accord de principe avec Trump qui accordait des milliards de dollars en financement pour la sécurité à la frontière, y compris la construction de centaines de kilomètres de mur, en échange d'une normalisation du statut d’immigration de millions de sans-papiers (les dreamers). Toutefois, sous la pression de l’extrême-droite, le président est plus tard revenu sur sa parole. Plus récemment, les démocrates ont offert de solutionner l’impasse budgétaire en augmentant de plusieurs milliards les budgets de sécurité frontalière, mais Trump a carrément refusé.

Si le lecteur me pardonne l’emprunt à l'anglais, pour obtenir un deal il faut être prêt au give and take. Dans l’esprit de Trump, cependant, et surtout dans l’optique de sa dévotion totale à sa base électorale d’extrême-droite xénophobe, il n’est pas question de céder quoi que ce soit. En bref, avec de nouveau mes excuses, le message de Trump à la majorité démocrate de la Chambre des représentants est «It's my way or the highway.» Les électeurs ne sont pas dupes de ce procédé et c’est pourquoi une forte majorité d’entre eux, selon les sondages, attribue la responsabilité de cette crise au président Trump.

L’impasse demeure

Difficile de prédire comment les protagonistes de ce bras de fer parviendront à sortir de cette impasse. Il faudra sans doute que plusieurs sénateurs républicains qui n’ont pas encore entièrement accepté la métamorphose du parti de Lincoln en parti de Trump fassent pression sur leur leader, Mitch McConnell, pour que celui-ci ouvre la porte à un vote sur une proposition de compromis raisonnable sur la sécurité à la frontière. Cela ne libère pas les démocrates de toute responsabilité. Ils devront limiter leurs demandes à ce que ces républicains «raisonnables» sont politiquement capables de faire passer eux-mêmes. Pour le moment, tout porte à croire que ce seront les républicains qui devront céder en désavouant au moins en partie le projet de mur sur toute la frontière, à moins que Trump ne les prenne de vitesse en prétextant une urgence nationale pour détourner des fonds vers la construction d’un mur qui demeurera quand même une lubie irréalisable.

* * *

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM