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Un reporter qui n’a pas froid aux yeux

<i>D’une guerre l’autre|Angola 1975</i></br>
Ryszard</br>
Kapuscinski Éditions Flammarion
Photo courtoisie D’une guerre l’autre|Angola 1975
Ryszard
Kapuscinski Éditions Flammarion

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En octobre 1975, l’Angola, alors province d’outre-mer du Portugal, était au bord de l’éclatement. Il y régnait la plus grande confusao (confusion). L’armée portugaise se préparait à quitter sa colonie et le MPLA (Mouvement pour la libération de l’Angola), de Agostinho Neto, d’inspiration marxiste, s’apprêtait à prendre le pouvoir des mains des dirigeants coloniaux.

Mais des organisations militaires opposées au MPLA s’agitaient. L’enjeu : les immenses réserves pétrolières et les mines de diamant que les grandes puissances souhaitaient accaparer. L’UNITA, de Jonas Savimbi, au sud, et le FNLA de Holden Roberto, au nord, organisations soutenues par l’Afrique du Sud, le Zaïre et les grandes puissances occidentales, piaffaient d’impatience pour se lancer à l’assaut de Luanda, la capitale, où sévissaient des hordes mercenaires, anciens membres de la PIDE (Police politique portugaise) qui s’opposaient à l’indépendance du pays.

Le reporter d’origine polonaise Ryszard Kapuscinski, qui a couvert la majorité des luttes de décolonisation en Afrique et en Amérique latine, a été envoyé en Angola pour assister à la passation des pouvoirs. Mais rien n’est moins certain dans cette ville livrée à elle-même, tant les parties impliquées dans ce conflit qui dure depuis cinq cents ans, c’est-à-dire depuis que les Portugais y ont débarqué, veulent poursuivre le combat jusqu’à la victoire totale.

Rumeurs folles

Les rumeurs les plus folles circulent. Le MPLA souhaite devancer la proclamation d’indépendance de quelques jours « dans l’espoir que l’Angola sera aussitôt reconnu par les pays alliés qui considéreront l’aéroport et le port comme un territoire souverain du nouvel État ». Sous-entendre : qu’ils ne pourront pas être bombardés sans enfreindre les lois internationales. Kapuscinski, sentant que la capitale risque d’être asphyxiée par les forces rebelles en la privant d’eau et d’électricité, décide de se rendre là où se joue l’avenir de la révolution socialiste.

Carlotta

Il part donc, en compagnie d’une jeune combattante de vingt-deux ans, Carlotta. Malgré son jeune âge, elle est déjà une légende en raison de ses nombreux faits d’armes.

Lorsqu’ils arrivent à destination, après avoir bravé toutes les embuscades et essuyé maints coups de feu, une drôle de paix règne. Le bourg a été repris, la veille, à l’ennemi qui a battu en retraite dans la dense forêt tout autour. Combien de temps tiendront la centaine de soldats du MPLA ? Le jeep reprend ensuite le chemin de retour, toujours aussi dangereux, avec des cadavres en putréfaction par centaines sur plus de six cents kilomètres de route. Mais Carlotta demeure en poste avec les soldats du MPLA pour couvrir la retraite de la petite équipe de reporters. Elle n’en sortira jamais et ils seront nombreux à la pleurer, mais aussi à vanter ses mérites.

C’est alors que le gouvernement cubain commença son intervention en Angola pour prêter main-forte au MPLA. Aussi bien le Zaïre que l’Afrique du Sud de l’apartheid, avec l’appui de conseillers militaires américains, ont massé des troupes aux frontières, qu’elles s’apprêtent à franchir pour combattre l’armée angolaise.

L’Operacion Carlota (c’est ainsi que le gouvernement cubain baptisa son intervention en Angola) demeurera secrète jusqu’aux premiers affrontements. Plus de 50 000 soldats cubains entreront en scène, avec chars d’assaut et avions de combat transportés en pièces détachées depuis Cuba jusqu’en Angola. Près de 3000 Cubains mourront au combat. Le seul fait de mentionner le mot « Cubano » suffit pour que « les patrouilles vous laissent tranquille ».

Ce récit de guerre du reporter polonais est un livre à mettre au programme de toutes les écoles de journalisme.