/misc
Navigation

Le président Trump travaille-t-il pour la Russie?

Le président Trump travaille-t-il pour la Russie?
AFP

Coup d'oeil sur cet article

La seule chose qui est plus troublante que le fait qu’on en soit venu à se poser cette question, c’est qu’il est impossible d’y répondre avec confiance par la négative.

Vendredi, un reportage du New York Times révélait que, au lendemain du congédiement de l’ex-directeur de l’agence, James Comey, le FBI a ouvert une enquête de renseignement sur une question aussi inusitée qu’invraisemblable: le président des États-Unis aurait-il travaillé secrètement dans l’intérêt de la Russie? En termes plus crus, Donald Trump est-il, comme l’avait prétendu son adversaire Hillary Clinton lors d’un débat préélectoral, une marionnette de Vladimir Poutine? La seule vraie réponse à cette question est qu’on ne le sait pas, ce qui est presque aussi troublant que l’affirmative. Plusieurs observations contribuent à entretenir le doute.

La Russie de Poutine a cherché à aider l’élection de Trump

Même s’il est impossible de déterminer si l’intervention russe dans la campagne de 2016 a été déterminante, il ne fait aucun doute que Vladimir Poutine souhaitait l’élection de Donald Trump (il l’a affirmé lui-même à Helsinki). Les enquêteurs du procureur spécial Mueller ont appuyé cette conclusion en mettant formellement en accusation une longue liste d’agents et d’entités russes. Il est aussi assez bien établi que des Russes ont fait pression auprès de la campagne de Donald Trump pour que la politique du Parti républicain au sujet des sanctions contre le Russie soit adoucie. C’est d’ailleurs le seul élément du programme du parti que l’équipe de Donald Trump avait demandé de modifier lors de la convention de juillet 2016. Si on ajoute à cela le nombre impressionnant de contacts entre la campagne de Donald Trump et des agents russes, on est en droit de se poser des questions.

 

Ce que Trump a fait

Depuis qu’il est au pouvoir, il n’est pas difficile d’identifier des occasions où Donald Trump a agi dans le sens des intérêts de la Russie. L’exemple le plus flagrant a sans doute été sa rencontre dans le bureau ovale avec des hauts responsables du régime russe, où il leur a fourni des renseignements «top-secret» au sujet du conflit en cours en Syrie. Le plus récent en date est la demande de l’administration Trump de relâcher les sanctions contre Oleg Deripaska, un oligarque russe proche de Vladimir Poutine qui a eu des liens étroits avec l’ex-directeur de campagne de Trump, Paul Manafort.

De façon plus générale, on pourrait se demander quels pourraient être les souhaits les plus chers du président de la principale puissance militaire rivale des États-Unis s’il pouvait contrôler un agent dans les plus hautes sphères de la décision politique aux États-Unis. On pourrait penser que le président russe souhaiterait semer la discorde dans l’Alliance atlantique et voir un affaiblissement de l’appui inconditionnel des États-Unis à ses alliés de l’OTAN. On pourrait supposer que le principal rival stratégique des États-Unis souhaite une réduction de l’autorité morale des États-Unis en tant que leader de plusieurs grands forums et accords internationaux, des Nations unies à l’accord de Paris, en passant par l’OMC et le Partenariat transpacifique. Qu’il se soit agi ou non d’une commande expresse de la part de Poutine, il est difficile de nier que Trump a livré la marchandise.

De plus, on aurait pu supposer que le président russe souhaitait que les États-Unis cessent de marginaliser les régimes autoritaires comme le sien et que la démocratie libérale à l’américaine cesse d’être vue comme un modèle exemplaire à travers le monde. Finalement, si quelqu’un avait promis à Vladimir Poutine qu’une taupe infiltrée dans le gouvernement des États-Unis parviendrait à déstabiliser les institutions du pays au point où Donald Trump y est déjà parvenu, il aurait probablement rétorqué que cette personne rêvait en couleur. Il n’est pas difficile de conclure que Trump a servi les intérêts du leader russe, mais l’a-t-il fait sciemment et pourquoi?

L’étrange réaction du président

Quand une animatrice de Fox News lui a demandé directement samedi s’il avait travaillé pour la Russie, Trump s’est emporté dans une longue diatribe contre le FBI et contre ses adversaires politiques, mais le mot qu’il n’a pas prononcé est «non».

Il a tenté de se rattraper ce matin en niant avoir travaillé pour la Russie, mais sa réponse à la question demeure d’abord et avant tout une attaque contre ses adversaires politiques (voir ici). Au-delà de ses réponses colériques, toutefois, des zones d’ombre subsistent qui entretiennent les soupçons à l’égard du président.

Ce que Trump a caché

Dans un autre article choc, le Washington Post révèle que non seulement Donald Trump n’a jamais révélé à ses conseillers la nature de ses conversations privées avec Vladimir Poutine, mais il a également ordonné au traducteur qui était présent avec lui d’observer le silence total à ce sujet et de lui remettre ses notes manuscrites, dont on ne sait pas si elles ont été préservées ou détruites.

Donald Trump a aussi caché pendant longtemps les liens d’affaires qu’il avait avec la Russie, en plus de mentir au sujet de ces liens pendant et après la campagne électorale. On sait aujourd’hui grâce que témoignage de son ancien avocat qu’il planifiait jusqu’après sa nomination comme candidat républicain de construire un immense édifice au cœur de Moscou, pour lequel il négociait avec les plus hautes autorités du Kremlin. Quels autres liens compromettants existent entre Trump et la Russie de Poutine? On l’ignore, justement parce que le président n’a jamais révélé le détail de ses engagements financiers, comme l’avaient fait tous ses prédécesseurs depuis Nixon.

La question demeure

Est-ce que Donald Trump est une taupe russe placée au plus haut poste de l’État américain? Malgré tous les signes qui vont dans ce sens, il est difficile d’accepter cette conclusion. Il est toutefois impossible de la rejeter d’emblée. L’interprétation la plus généreuse est que Donald Trump a été élu légitimement par les Américains et qu’il est légitime de sa part de redéfinir la politique de son pays, même si cette redéfinition correspond largement aux souhaits du principal rival stratégique de ce pays. Si c’est le cas, Vladimir Poutine ne peut que se féliciter de son incroyable chance. Par contre, dans l’hypothèse encore bien improbable où Donald Trump s’avère avoir consciemment agi en faveur des intérêts du régime russe, on serait probablement en présence du plus grand scandale de l’histoire des États-Unis. On a beau ne pas croire que ce soit le cas, il est encore impossible de le savoir.

* * *

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM