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Froid extrême : à soir, on fait peur au monde!

L’intensité de ce froid est en grande partie gonflée artificiellement par l’indicateur, relativement nouveau, de refroidissement éolien.

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JOEL LEMAY/AGENCE QMI

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Alerte générale! À soir, on fait peur au monde! Il va faire froid. Frette, pardon! On va littéralement se les geler. L’heure est à la panique généralisée. 

Précisons une chose : c’est vrai que c’est désagréable, et même dangereux. Attention aux engelures. Sortez vos tuques et vos foulards. Et, soyons clairs, il vaut mieux que nous soyons au courant pour être en mesure de s’y préparer adéquatement.  

Cette chose étant dite, l’intensité de ce froid est en grande partie gonflée artificiellement par l’indicateur, relativement nouveau, de refroidissement éolien. La température ressentie, rappelons-le, intègre le facteur humidex en été et le refroidissement éolien en hiver. Un article de 2003 (fréquemment mis à jour depuis) du physicien Miguel Tremblay nous explique pourquoi. Lisez-le, ça vaut la peine. Il nous montre en quoi les hypothèses composant ces indices sont parfois extrêmement boiteuses sur le plan scientifique. 

Au-delà de cette démonstration, il est indéniable qu’on se refroidisse plus rapidement si le vent est plus élevé, tout comme l’humidité ralentit le rafraichissement en été. Il est cependant discutable de chiffrer une sensation et de la présenter comme une donnée scientifique quantifiable. Dans la bouche de bon nombre de chroniqueurs météorologiques, on en vient souvent même à confondre la température avec le refroidissement éolien.  

La météo est un domaine éminemment et étroitement scientifique. Pourtant, elle est devenue une expertise généralisée, que chacun se permet de commenter sans autorité particulière. Tout le monde peut s’improviser commentateur météo. Après tout, parler de la pluie et du beau temps est une expression populaire.  

La force d’une telle industrie de la météo de masse serait impossible sans une bonne part de sensationnalisme. Il sera toujours plus impressionnant (et vendeur...) de chiffrer la température à -35° qu’à -22°. 

Ce climat apocalyptique n’est évidemment pas très positif sur le plan économique et social. Quand on est un ermite et qu’on ne sort pas, on ne vit pas en société. Iriez-vous faire du ski à -40? Moi non plus. Les tenanciers de stations balnéaires ou de stations de ski ont assurément connu un avant et un après en ce qui a trait à l’intégration de la « température ressentie » aux prévisions météo.  

Et ce n’est certainement pas positif pour eux. Au niveau touristique, ce n’est guère mieux : amplifier le caractère extrême du froid a de quoi effrayer bien des visiteurs potentiels. La situation était encore plus criante avant 2012, alors que seule l’Amérique du Nord employait le refroidissement éolien dans l’équation. Les Européens apprenaient donc avec frayeur qu’il pouvait faire -37° ici, mais ce chiffre ne relevait tout simplement pas des mêmes critères que les leurs... 

La rigueur permet généralement d’éviter les débordements de folie. Qu’Environnement Canada utilise l’indice de la température ressentie a de quoi laisser plus que perplexe. Ce ne serait cependant pas la première fois que les pouvoirs publics s’adapteraient à la mode du jour, sans fondement... 

 

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 Simon-Pierre Savard-Tremblay, socio-économiste (Ph.D.)     

 Pour me contacter : simonpierre.savardtremblay@ehess.fr