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Des profs sont tenus au silence

Le «devoir de loyauté» des enseignants les oblige parfois à cacher des informations pertinentes aux parents

Christine Chedid est en compagnie de son fils Joey Hadchiti, 6 ans. Un rapport du protecteur de l’élève fait état du manque de communication de l’école au sujet de son garçon, qui a un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme. 
Photo Dominique Scali Christine Chedid est en compagnie de son fils Joey Hadchiti, 6 ans. Un rapport du protecteur de l’élève fait état du manque de communication de l’école au sujet de son garçon, qui a un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme. 

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Des professeurs disent se faire de plus en plus surveiller sur les réseaux sociaux ou subir des pressions par leur direction pour dissimuler des informations aux parents.

« On m’a déjà ordonné de rester muette pendant une rencontre de parents », raconte Josianne (nom fictif), une enseignante de l’île de Montréal qui préfère taire son vrai nom pour éviter les représailles de sa commission scolaire.

Cet exemple vient illustrer une tendance qui préoccupe plusieurs syndicats à travers la province : des directeurs d’école qui rappellent aux profs qu’ils ont un « devoir de loyauté » leur interdisant de critiquer leur commission scolaire.

C’est d’ailleurs en raison de cette clause que les enseignants qui ont parlé au Journal ont tous tu leur nom.

Ce phénomène a fait beaucoup réagir au début décembre après qu’une enseignante qui avait raconté son histoire à La Presse eut été menacée de congédiement.

Depuis la fin octobre, Le Journal a recueilli des témoignages de six profs ou représentants d’enseignants, ainsi que de deux mères d’élèves, concernant le contrôle de l’information.

Certains disent faire l’objet d’une surveillance sur les réseaux sociaux de la part de leur commission scolaire, qui les décourage d’« aimer » certaines publications sur Facebook (voir ci-dessous).

Des directions vont même empêcher la bonne communication avec les parents lorsqu’ils souhaitent cacher à quel point les services pour les élèves en difficulté sont insuffisants dans l’école.

C’est d’ailleurs depuis les coupes des années 2010 en éducation que cette tendance à « vouloir faire taire » les profs est apparue, remarque Josée Scalabrini, de la Fédération des syndicats de l’enseignement.

Jamais 100 % honnête

« On ne sait jamais si on peut être 100 % honnête avec les parents, parce qu’on sait que ça peut nous retomber dans la face », dit Marie (nom fictif), qui enseigne sur la Rive-Sud de Montréal.

Elle donne l’exemple de parents qui veulent faire évaluer leur enfant par le psychologue de l’école.

« J’ai juste envie de leur dire : “dans huit mois, il sera encore sur la liste d’attente”. Mais [chez nous], on ne peut pas le dire. »

Cette situation n’existe pas dans toutes les écoles. Toutefois dans certaines régions, le phénomène prend de l’ampleur, remarque Éric Gingras, du Syndicat de Champlain.

Ce rappel du « devoir de loyauté » est selon lui régulièrement utilisé de façon « abusive ». Des directions vont même le brandir pour mater les désaccords en réunion d’équipe, illustre-t-il.

Liberté d’expression

En fait, le « devoir de loyauté » pour ne pas nuire à la réputation de son employeur est inscrit dans le Code civil et s’applique à tous les employés.

Or, une commission scolaire ou un hôpital ne devraient pas l’utiliser de la même façon qu’une entreprise privée puisqu’ils n’ont pas les mêmes intérêts économiques, explique Finn Makela, professeur en droit à l’Université de Sherbrooke.

« Il y a une distinction entre dire sur Facebook que mon gestionnaire est un trou de cul [...] et dire que les usagers souffrent en raison du sous-financement », dit-il.

« Quand c’est pour dénoncer les dérives du système, la liberté d’expression devrait primer », conclut Mme Scalabrini.

 

EXEMPLES DE PROFS MUSELÉS

Surveillance après une tempête

Lors de la tempête de neige du 24 janvier 2017, des centaines de personnes avaient critiqué la décision de la Commission scolaire Marie-Victorin (CSMV), sur la Rive-Sud de Montréal, de garder les écoles ouvertes.

« Une secrétaire a été affectée le jour même pour scruter les commentaires et trouver ceux qui venaient d’employés », raconte Éric Gingras, du Syndicat de Champlain.

La CSMV n’a pas répondu aux questions à ce sujet. Par courriel, elle assure respecter le « droit à la liberté d’expression », mais rappelle que les employés doivent « faire preuve de réserve » étant donné la confidentialité de certaines informations.

Service d’interprète coupé

M. Gingras se souvient du cas d’un élève sourd et muet qui avait droit à un interprète en classe. Cette aide allait être réduite d’une journée par semaine. Le prof s’est fait avertir par la direction parce qu’il avait révélé cette information cruciale aux parents, raconte M. Gingras.

Mais parce que l’enseignant a refusé de garder le silence, les parents se sont plaints et l’élève a pu garder son interprète toute la semaine, conclut-il.

S’abstenir de « liker »

Plusieurs commissions scolaires n’hésiteraient pas à invoquer le « devoir de loyauté » pour empêcher les profs de s’exprimer, même quand leurs commentaires n’identifient pas leur école.

« Le fait d’aimer ou de partager certaines publications sur les médias sociaux peut donner l’impression que vous endossez le message », peut-on lire dans une lettre envoyée en septembre à tout le personnel de la CSMV.

« Dans le doute, nous vous recommandons de vous abstenir de tout commentaire », conclut la lettre qu’a obtenue Le Journal.

Muette pendant 25 minutes

Au printemps dernier, Josianne (nom fictif) devait discuter avec des parents à propos de leur enfant, qui avait de graves difficultés d’apprentissage et qui n’avait pas reçu tous les services professionnels nécessaires pour pouvoir l’aider.

« Je crois que la direction avait honte », suppose Josianne.

Alors plutôt que de dire la vérité, elle croit que la direction a choisi de ne pas tout révéler aux parents et de lui interdire de parler.

Seule la direction pouvait s’adresser à la mère. Pendant les quelque 25 minutes qu’a duré l’entretien, elle n’a pas placé un mot.

Et la mère en question, avec qui Le Journal a aussi pu s’entretenir, s’en est rendu compte.

« J’avais envie de brailler [...] C’est tellement choquant », s’exclame celle qui ne comprenait pas la raison du silence de l’enseignante.

 

Une maman est gardée dans l’ignorance

Une mère raconte avoir déjà eu l’impression que le personnel de son école lui cachait des informations dans le but de se débarrasser de son enfant, ce qui aurait nui à son progrès scolaire.

« J’ai le sentiment que la direction a dit : “ne lui dites pas tout”. Je ne peux pas le prouver, mais à un certain point, la communication est devenue bizarre », dit Christine Chedid.

Le Journal a d’ailleurs obtenu un rapport du protecteur de l’élève qui fait état du manque de communication de la part de l’école Rose-des-Vents de Brossard, ainsi que de plans d’intervention « très peu documentés » dans le cas de son fils.

Le petit Joey Hadchiti, 6 ans, a un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme. Il a commencé la maternelle l’an dernier et un plan d’intervention a été élaboré avec l’école, c’est-à-dire une liste d’actions et de services à mettre en place pour lui.

Service de garde

Par exemple, une technicienne en éducation spécialisée était censée s’occuper uniquement de son fils au service de garde, explique Mme Chedid. Un soir, après l’école, elle a voulu parler à la dame. On lui aurait dit que la technicienne était absente. Mme Chedid aurait ensuite réalisé qu’elle était présente, mais avec un autre enfant.

« Pourquoi ne pas m’avoir dit la vérité ? », se demande-t-elle.

En fin d’année, la commission scolaire a décidé que Joey devait aller dans une classe spéciale pour enfants autistes, une décision que contestent ses parents puisqu’il ne semble pas avoir de problèmes académiques.

Problèmes surprises

Dans le rapport de classement, elle a été surprise de retrouver de nombreux faits dont le personnel de l’école ne lui avait jamais parlé : Joey était la cible de moqueries de ses pairs et il mangeait parfois des roches, par exemple.

« Avoir su, je serais allée voir un psychoéducateur au privé il y a longtemps », explique celle qui dit avoir multiplié les efforts pour savoir ce qui se passait en classe.

« J’ai l’impression qu’ils voulaient juste se débarrasser de mon fils parce que c’était une cible facile », dit Mme Chedid.

De son côté, la Commission scolaire Marie-Victorin dit ne pas pouvoir commenter le cas précis d’un élève.