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Système organisé à Vancouver pour le tourisme obstétrique

Même des «tout inclus» sont offerts pour celles venant accoucher en Colombie-Britannique

Bébé passeport
Photo tirée du compte Instagram baoma.inn La maison de naissance spécialisée dans le tourisme obstétrique Baoma Inn située dans la région de Vancouver, fait la promotion sur réseaux sociaux de ses services.

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OTTAWA | En quelques années, le tourisme obstétrique est devenu une véritable industrie à Richmond, en banlieue de Vancouver. Une vingtaine de maisons de naissance chinoises sont en activité dans cette ville d’environ 200 000 habitants, dont plus de la moitié sont d’origine asiatique. Dans l’hôpital de la ville, 22 % des bébés sont nés de mères non canadiennes. Aperçu de cette industrie en pleine croissance.

Le recrutement

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Capture d’écran tirée d’un site internet

Plusieurs maisons de naissance sont en contact avec des agences en Chine qui leur trouvent des clients. Elles font aussi de la publicité dans les médias, ici au pays. « Bienvenue dans notre club pour la grossesse, la maternité, la formation postnatale, les visites touristiques et le bonheur d’un bébé citoyen canadien », peut-on lire dans une langue chinoise (traduit avec Google) dans une des publications sur internet dans la rubrique des petites annonces.

Les services « tout inclus »

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Photo tirée du compte Instagram South China Morning Post

Les familles qui payent le gros prix pour avoir un « bébé passeport » sont traitées aux petits oignons. Certaines maisons de naissance ressemblent à un véritable « tout inclus ». On offre la collecte à l’aéroport, l’hébergement, la nourriture, le transport aux rendez-vous médicaux, ou encore de l’aide pour remplir les papiers de citoyenneté, explique en entrevue un journaliste basé à Vancouver qui écrit régulièrement sur le sujet, Ian Young.

Levée de boucliers

Cette industrie est très mal perçue par de nombreux citoyens. Le député local, le libéral Joe Peschisolido, a parrainé l’an dernier une pétition visant à reconnaître le problème afin de s’y attaquer de front. « J’ai demandé au gouvernement de dire tout haut que le tourisme obstétrique est mauvais. Et que même si c’est légal, que c’est illégitime. Que c’est un modèle d’affaires qui ne doit pas être toléré et qu’on doit prendre des mesures pour le démanteler pour éventuellement l’éliminer », a-t-il affirmé en entrevue au Journal.

Des soins assurés

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Photo tirée du compte Instagram baoma.inn

Que l’accouchement soit planifié ou que les mères arrivent à l’improviste, l’hôpital de Richmond — ou tout autre hôpital canadien — ne refuserait jamais d’offrir des soins de santé urgents à quiconque « en fonction de sa capacité de payer ou de son lieu de résidence », soutient une porte-parole des autorités de santé publique de Vancouver, Carrie Stefanson.

« Mais nous nous attendons à être indemnisés, que ce soit directement ou par le biais d’une assurance voyage », ajoute-t-elle. La plupart des mères s’inscrivent à l’avance et reçoivent des soins prénataux, précise-t-elle.

La pointe de l’Iceberg ?

L’hôpital de Richmond fait possiblement face à un problème de tourisme obstétrique encore plus important que ce que démontrent ses chiffres officiels, selon le député Peschisolido. Les statistiques sur les mères étrangères sont calculées en fonction de leur résidence de facturation. Or, plusieurs d’entre elles recevraient leur facture directement à la maison de naissance de Richmond.

Les douaniers ne peuvent pas leur refuser l’entrée au pays

Les douaniers canadiens ne peuvent pas refuser l’entrée au pays à une femme, même s’ils la soupçonnent de venir au pays uniquement pour accoucher.

« En vertu de la loi, la grossesse n’est pas en soi un motif d’interdiction de territoire », précise une porte-parole de l’Agence des services frontaliers du Canada, Jayden Robertson.

Un couple rencontré par Le Journal dans le cadre de ce reportage sur les « bébés passeport » n’a d’ailleurs pas caché ses intentions lorsqu’il a atterri à l’aéroport de Toronto, en octobre.

« Je leur ai dit de mon plein gré que je venais pour accoucher », admet Hrena Singh, une nouvelle mère de 26 ans venue d’Inde pour offrir la citoyenneté canadienne à son enfant.

Les questions des douaniers à l’arrivée de Hrena et de son conjoint, Aman, se sont limitées à leur situation financière. Ce couple, qui a traversé le Pacifique, a fait appel aux services d’un avocat spécialisé en immigration pour éviter de se mettre dans l’embarras.

La première étape consiste à obtenir un visa de visiteur. Une fois ce document en poche, les douaniers peuvent difficilement leur refuser l’accès.

Des Américaines viennent accoucher ici

Les familles qui viennent ici pour accoucher dans le but d’obtenir la citoyenneté canadienne pour leur enfant proviennent aussi de pays riches, comme les États-Unis.

Un avocat de Toronto spécialisé en immigration a même constaté une hausse d’intérêt des Américains pour le tourisme obstétrique au Canada depuis l’élection de Donald Trump à la présidence.

Réputation

« Un certain nombre de mes clients viennent des États-Unis à cause de Trump, confirme Alex Davidson. Pour eux, c’est comme un plan B, un peu comme avec le Brexit [le Royaume-Uni a quitté l’Union européenne]. Ces personnes viennent juste au cas où. Ce sont des gens qui ont de l’argent. »

Selon Me Davidson, certains Américains sont attirés par la réputation enviable du Canada à l’international. Le passeport canadien est perçu comme étant « plus utile » par certains de ses clients, explique-t-il.

Les données obtenues par Le Journal concernant l’origine des mères étrangères ne permettent toutefois pas de confirmer cette tendance au Québec. Dans les cinq dernières années, le nombre d’Américaines accouchant dans la province serait plutôt stable.

Préférence

Si plus d’Américaines accouchent ici à cause de Trump, les étrangères sont aussi maintenant plus nombreuses à choisir le Canada au détriment des États-Unis, soutient une accompagnatrice de naissance de Montréal, Rivka Cymbalist.

Les États-Unis demeurent toutefois la Mecque du tourisme obstétrique. Mais un certain déplacement vers le nord s’est opéré en raison de la rhétorique anti-immigration du président, soulignent de nombreux experts.

M. Trump a promis de s’attaquer au phénomène des « bébés passeport » en abolissant la citoyenneté à la naissance.

Un phénomène qui est bien mal documenté

Le gouvernement Trudeau a récemment lancé une enquête pour mieux connaître l’envergure des « bébés passeport » après avoir minimisé longtemps son importance.

Phénomène en pleine explosion, il s’agit de femmes étrangères qui accouchent au Canada après avoir fait des milliers de kilomètres pour donner naissance ici dans un seul but : offrir la citoyenneté canadienne à son enfant. Le tout soulève des questions éthiques et légales.

« Le gouvernement admet enfin qu’il doit faire une étude, c’est un changement de cap assez significatif », soutient Andrew Griffith, un ex-haut fonctionnaire fédéral qui a publié des données inédites en novembre.

Les travaux de M. Griffith ont démontré que Statistique Canada sous-estime largement le nombre de naissances de mères étrangères au pays. Le gouvernement Trudeau s’entête pourtant à se fier à ces données qui sont contestées par des experts.

4500 accouchements

À titre d’exemple, l’agence dénombrait 313 naissances de mères étrangères dans tout le Canada en 2016. Or, la même année, 378 mères non canadiennes ont accouché uniquement à l’hôpital de Richmond, en Colombie-Britannique, selon les chiffres fournis par le centre hospitalier.

L’étude de M. Griffith, qui n’a pas été contestée par Ottawa, démontre qu’environ 3600 mères étrangères ont donné naissance au Canada l’an dernier, sans compter le Québec. En additionnant les accouchements dans quelques hôpitaux montréalais, on en obtient environ 4500. De ce nombre, environ la moitié serait du tourisme obstétrique.

« Bien que ces statistiques indiquent que ce n’est pas une pratique très répandue, le gouvernement du Canada reconnaît la nécessité de mieux comprendre l’ampleur de cette pratique ainsi que ses répercussions », souligne le ministre de l’Immigration Ahmed Hussen.