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Robert Lepage rajeunit Shakespeare de 400 ans

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Robert Lepage ne pouvait choisir meilleur moment pour mettre en scène Coriolan de William Shakespeare et donner à sa pièce séculaire un sens aussi contemporain. Est-ce prescience ou un simple hasard ?

Quoi qu’il en soit, grâce aux coupures intelligentes que Lepage a pratiquées dans la pièce et grâce à des procédés narratifs empruntant davantage au cinéma qu’au théâtre, il faudrait être aveugle pour ne pas voir dans ce Coriolan nouveau le portrait de notre monde politique actuel que l’opportunisme de ses leaders met en péril.

Il y a un peu de la morgue d’Emmanuel Macron chez Caïus Martius (Alexandre Goyette), beaucoup de l’arrogance de Matteo Salvini ou de Viktor Orbàn aussi. Les revendications hétéroclites des Romains sont celles des « gilets jaunes » et des fanatiques des réseaux sociaux. Il y a chez Brutus (Louise Bombardier) et chez Sicinius (Philippe Thibault-Denis) du Donald Trump, du Melanchon, du Le Pen (père et fille) et du Fox News.

L’ARGUMENT DE LA PIÈCE

Caïus Martius est surnommé Coriolan après avoir vaincu les Volsques à Corioles. Tenant le vainqueur responsable de la famine qui les afflige, les Romains refusent d’élire Coriolan consul malgré la campagne qu’il entreprend à contrecœur pour les séduire. 

Furieux, il dénonce si violemment l’ignorance du peuple qu’on le condamne à l’exil. Pour se venger, il s’allie aux Volsques et assiège Rome. Aucun de ses anciens amis n’arrive à ébranler sa détermination. Une rencontre déchirante avec sa mère (Anne-Marie Cadieux), sa femme (Ariane Bellavance-Fafard) et son fils l’amène à conclure la paix. Aufidius (Reda Guerinik), le général des Volsques dont Coriolan avait réussi à gagner le respect, l’assassine en compagnie de sa bande de conjurés.

DÉMOCRATIE OU DICTATURE

Coriolan est à l’origine une pièce ambiguë. Shakespeare y fait-il l’apologie d’une démocratie populaire ou celle d’une dictature éclairée ? Les tenants de l’une ou de l’autre hypothèse ne trouveront pas de réponse claire dans le Coriolan de Lepage. Le grand mérite du metteur en scène québécois est d’avoir dépouillé la pièce de ses longueurs, et surtout, de la rendre facilement intelligible par une mise en scène d’une virtuosité unique.

Les fous de théâtre traditionnel déploreront sans doute que Lepage puise dans toutes les ressources actuelles de l’audiovisuel et dans l’expertise prodigieuse de sa compagnie Ex Machina pour faire de Coriolan l’expérience théâtrale la plus étonnante que j’ai vue à ce jour.

MIEUX QU’AU CINÉMA

Même le cinéma le plus audacieux – celui de Xavier Dolan dans Mommy, par exemple –, n’arrive pas à retenir et à orienter l’attention du spectateur mieux que ne le fait Lepage avec ses gros plans, ses fondus et ses passages au noir. En même temps, Lepage recourt à des techniques du cinéma muet qu’il intègre dans un environnement audiovisuel plus familier aux milléniaux qu’aux spectateurs de mon âge. 

Ce diable de Lepage réussit même à nous faire trouver presque naturels d’incroyables anachronismes, comme la rutilante voiture qu’emprunte Coriolan pour fuir Rome par temps d’orage ou les deux soldats romains qui communiquent ensemble par textos. 

C’est un véritable « vol » qu’a réussi Lorraine Pintal, directrice du TNM, en s’assurant la présentation de Coriolan, qui fut, l’été dernier, le clou du Festival de Stratford. Jean Gascon, Jean-Louis Roux et les autres fondateurs du Théâtre du Nouveau Monde n’auraient pu imaginer production plus achevée sur leur scène.