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La ministre Roy «poigne les nerfs»

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Julie Morin, la mairesse de Lac-Mégantic, est indignée et réclame que Netflix élimine de deux productions les images de la tragédie qui a endeuillé sa ville en juillet 2013.

Nous nous souvenons tous de l’accident ferroviaire qui a entraîné la mort de 47 personnes. Les images de cette nuit d’enfer ont été diffusées en boucle sur toutes nos télévisions durant des jours et montrées partout dans le monde. Aucun média du Québec ne s’est privé de les exploiter jusqu’à plus soif.

Si ce débordement d’images a alimenté la curiosité morbide de millions de spectateurs, il a eu au moins le mérite de générer un vaste mouvement de sympathie. Il a de plus alerté sur les dangers du transport de pétrole dans des wagons désuets et les risques que présentent des voies ferrées traversant les centres-villes.

Quelques rares spectateurs particulièrement attentifs ont pu identifier des images furtives de la tragédie de Mégantic dans deux productions diffusées par Netflix. Il ne faut pas être distrait pour les remarquer dans la série canado-américaine Travelers (Les voyageurs du temps) et le « thriller » de seconde zone Bird Box, qui n’en fait pas moins un tabac depuis sa sortie le 21 décembre.

LA MINISTRE S’EN MÊLE

Que la mairesse d’une ville si éprouvée soit encore à fleur de peau, c’est compréhensible, mais que la ministre de la Culture monte aussi futilement sur ses grands chevaux, c’est pour le moins extravagant. Nathalie Roy a écrit à Reed Hastings, PDG de Netflix, pour l’enjoindre de retirer ces images qu’on ne saurait voir. Rien de moins. Il y aurait pourtant de meilleures raisons de semoncer ce monsieur.

« En utilisant les images d’une tragédie réelle et dont les impacts sont toujours bien tangibles dans un contexte de fiction, écrit-elle, Netflix et ses partenaires ont franchi une dangereuse limite. » Ah oui, quelle limite ? « En aucun cas, poursuit-elle, nous ne devrions tolérer l’utilisation des tragédies humaines, quelles qu’elles soient, pour du divertissement. Tant sur le plan moral qu’éthique, c’est tout simplement inadmissible. »

FAUT-IL PURGER LE RÉPERTOIRE ?

S’il fallait, Madame la Ministre, réserver les images d’archives uniquement à des films et des séries documentaires (encore que celles de Bird Box et de Travelers sont à peine identifiables), le répertoire cinématographique universel serait singulièrement rétréci.

Il faudrait, par exemple, éliminer certaines images du chef d’œuvre d’Alain Resnais et de Marguerite Duras, Hiroshima mon amour. La bombe a tout de même fait 140 000 morts ! Selon ces directives ministérielles, une bonne douzaine de films de fiction traitant de la Shoah devraient être expurgés de leurs images d’archives par respect pour six millions de victimes.

A-t-on manqué de respect à 800 000 victimes dans les films qu’a inspiré le génocide rwandais ? Denis Villeneuve devrait-il s’excuser pour certaines images de ses longs métrages Incendies et Polytechnique ? Faudrait-il que Kim Nguyen s’excuse auprès des Congolais et même des jumeaux birmans dont il a emprunté l’histoire pour son film Rebelle ?

Nos créateurs en ont plein leurs bottes de vivre désormais dans la crainte constante d’être accusés d’appropriation culturelle sans qu’on les accuse en plus d’appropriation d’archives lorsqu’ils empruntent pour leurs œuvres des images que l’on a préservées précisément à cette fin.

Calmez-vous, madame Roy.