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Donald Trump est affaibli par l'hémorragie de ses appuis dans l'opinion

US President Donald Trump speaks regarding the shutdown
AFP

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Alors qu’une trêve dans l’impasse budgétaire qui paralyse une bonne partie des activités du gouvernement américain depuis plus d’un mois est annoncée, les signes de l’affaiblissement du président Trump dans l’opinion publique s’accumulent. Il n'est pas étonnant que le président ait accepté cette trêve sans garantie de financement pour son mur, puisque ses appuis dans l'opinion sont en train de s'émietter sous ses pieds. Points saillants des sondages de la semaine.

Le président Trump signe cet après-midi un projet de loi adopté in extremis par une coalition bipartisane du Congrès pour réouvrir le gouvernement largement paralysé depuis plus d’un mois, mais l’impasse demeure sur le fond et on n’est toujours pas à la veille de s’entendre sur l’élément central de la dispute, le mur frontalier dont rêvent le président Trump et ses plus chauds partisans.

Dans le contexte survolté marqué par l’accélération des événements entourant l’impasse budgétaire et par les multiples enquêtes sur Donald Trump et son entourage, les sondages donnent l’image d’un électorat de plus en plus critique à l'égard de la présidence de Donald Trump. Cet affaiblissement explique en bonne partie pourquoi Trump a fini par accepter de jeter temporairement, et peut-être définitivement, la serviette dans le bras de fer qui l'oppose aux démocrates du Congrès sur le financement de son mur fétiche. La prudence demeure toutefois de mise pour les démocrates, qui pourraient être tentés de pousser leur avantage trop loin et trop rapidement. Voici quelques-unes des principales observations à tirer des sondages publiés cette semaine.

1. Approbation de Trump à la baisse

Depuis la mi-décembre, l’indice composé d’approbation de Donald Trump a baissé d’environ trois points pour atteindre 39,3% et sa désapprobation a augmenté de plus de quatre points, à 56,0% (selon le site FiveThirtyEight.com). En d’autres termes, Trump perd la bataille du shutdown. Les sceptiques rétorqueront que ce n’est pas beaucoup et ils n’ont pas entièrement tort. Par contre, il importe de souligner que dans un contexte de forte croissance de l’économie et de l’emploi, la faiblesse des appuis au président est une anomalie. Même dans les meilleures circonstances économiques, le taux d’approbation de Trump n’a jamais dépassé 43,1% et, depuis mars 2017, l’indice composé de FiveThirtyEight n’a jamais affiché un taux d’insatisfaction inférieur à 50%. Si cette tendance se maintient, il semble qu’aucun autre scénario qu’une croissance spectaculaire de l’économie en 2019 ne pourrait mener à une réélection de Trump.

2. Trump et les républicains blâmés pour le shutdown

Depuis le moment où Donald Trump a annoncé ouvertement qu’il prendrait le blâme pour la fermeture du gouvernement, c’est exactement ce que la majorité de l’opinion publique lui donne. Le plus récent sondage sur cette question, par Rassmussen, (une firme dont les résultats favorisent systématiquement les républicains) indique que 55% des Américains blâment Trump et les républicains pour le shutdown, alors que 40% blâment les démocrates du Congrès. Un autre sondage par Public Policy Polling donne un résultat semblable (55%/43%) et montre aussi qu’une majorité favorise une réouverture du gouvernement sans financement pour le mur de Trump (57% vs 38%) et une majorité encore plus forte (60% vs 35%) s’oppose à la position de Trump selon laquelle le gouvernement devrait rester fermé jusqu’à l’obtention de ce financement pour le mur.

Le sondage ABC News/Washington Post publié aujourd’hui confirme la tendance : 53% blâment Trump et les républicains contre 34% les démocrates (10% les deux). Il est notable qu’un républicain sur six (15%) blâme son propre parti pour l’imbroglio, alors que les démocrates sont beaucoup plus unifiés derrière leur leadership (voir ci-dessous). Bref, Trump n’arrive pas à rallier quiconque au-delà du cercle étroit de sa base partisane du bien-fondé de sa position.

Le mur frontalier demeure également un sujet de profonde division. Une majorité (54%) s’y oppose, dont la moitié jugent important de ne pas céder sur ce point pour rouvrir le gouvernement. Parmi les 42% qui s’y opposent, plus de la moitié (24%) s’opposent à un compromis qui ne fournirait aucun financement pour un mur. Dans le climat de polarisation qui caractérise la politique américaine, où les membres du Congrès sont plus à l’écoute de leur base militante que de la majorité modérée, ces chiffres sont une recette pour la poursuite de l’impasse. Par contre, un nombre croissant de législateurs républicains s’inquiètent que plus la crise avance, plus les appuis à leur parti s’amenuisent, ce qui porte à croire que la solution viendra fort probablement d’un groupe de républicains modérés qui exigeront la fin des hostilités.

3. Tous les démocrates pressentis comme candidats à la présidence battent Trump

En plus du suspense quotidien autour du shutdown, la rentrée politique coïncide avec le début des annonces de candidatures pour les primaires présidentielles du Parti démocrate. Ça se bouscule au portillon. Certains jours, on dirait que tous les démocrates éligibles et dotés d’un pouls pourraient un jour ou l’autre annoncer leur candidature. On semble en fait en voie de voir le scénario de 2016 chez les républicains se répéter, alors que le sentiment d’urgence et l’impression nette que le parti au pouvoir peut être délogé attirent les candidatures. Je n’ai pas de boule de cristal concernant le résultat de cette course et il est beaucoup trop tôt pour désigner un vainqueur, voire même un peloton de tête. Il est toutefois instructif que tous les candidats les plus généralement pressentis à l’investiture démocrate, auraient pour le moment le dessus sur Donald Trump. Voici les résultats obtenus par chaque candidat contre Trump selon le sondage Public Policy Polling

Joe Biden (53%/41%); Bernie Sanders (51%/41%); Elizabeth Warren (48%/42%); Cory Booker (47%/42%); Kamala Harris (48%/41%); Beto O’Rourke (47%/41%); Kirsten Gilibrand (47%/42%). Même Chuck Shumer et Nancy Pelosi, qui n’ont aucune ambition de se présenter, battraient Trump.

Il ne faut pas surinterpréter ces résultats. Joe Biden et Bernie Sanders, par exemple, bénéficient avant tout de leur plus grande notoriété et il n’est nullement certain qu’un ou l’autre traversera avec succès l’épreuve des primaires contre des candidats plus jeunes qui leur offriront une solide opposition. Ce qui est clair, par contre, est que Donald Trump semble confiné à sa base électorale et qu’il aura fort à faire pour s’attirer des appuis au-delà de celle-ci, peu importe son adversaire. De plus, ces résultats confirment une observation qui fait autorité chez les politologues et qui nous fait passer pour des rabat-joie dans les discussions sur les élections primaires: l’identité des candidats choisis par les partis importe peu et la partisanerie finit toujours par déterminer l’immense majorité des votes présidentiels.

Beaucoup d’eau passera sous les ponts d’ici à l’élection et il faut interpréter ces résultats avec prudence, mais ils indiquent à tout le moins que les démocrates partent avec un degré de confiance qui aura probablement pour effet d’encourager une forte participation aux primaires. De plus, comme le Parti démocrate semble déterminé à présenter un front uni contre le président Trump en 2020, il est à souhaiter que les débats des élections primaires porteront d’abord sur les idées et la nature de l’offre politique démocrate plutôt que sur des chicanes stériles centrées sur la personnalité de celui ou celle qui sera le plus susceptible de battre l’adversaire.

Quant à Donald Trump, il est clair qu'il cherche désormais une porte de sortie qui lui permettra d'arrêter l'hémorragie de ses appuis dans l'opinion et qui lui permettra d'enregistrer quelques victoires politiques pour revenir dans la course d'ici à 2020. Ce sera loin d'être facile pour lui, car les démocrates du Congrès sont en position de force et ne lui feront aucune concession.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM