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Ma (presque) rencontre avec Dennis Hopper

Ma (presque) rencontre avec Dennis Hopper
S. Durocher

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Tiens, pour faire changement de l'actualité, je vais vous parler de cinéma...

 

Voici une histoire qui s’est déroulée cet été à Paris...

 

(Je vous avertis, si vous n’êtes pas un cinéphile endurci, vous êtes mieux d’arrêter de lire car mon anecdote va vous passer 10 000 pieds au-dessus de la tête...)

 

Donc, je suis à Paris avec ma femme et mon fils.

 

Comme vous le savez, j’adore le cinéma, et un de mes trips est de mettre la main sur des films réputés introuvables, disparus, oubliés...

 

Par exemple, il y a quelques années, j’ai réussi à mettre la main sur une copie du seul long métrage réalisé par Johnny Depp, THE BRAVE...

 

Un film qui a reçu un accueil tellement négatif au Festival de Cannes que Depp a décidé de ne pas le distribuer...

 

Le scénario est complètement débile : Marlon Brando interprète un pervers qui demande à un Amérindien qui vit dans la pauvreté la plus abjecte (Depp) de jouer dans un snuff movie.

« Si tu acceptes, je vais donner beaucoup d’argent à ta femme et tes enfants... »

 

(Pour ceux qui l’ignorent, un snuff movie est un film porno underground dans lequel les « acteurs » se font vraiment tuer, pour le plaisir des spectateurs sadiques qui ont payé une petite fortune pour assouvir leur fantasme...)

 

Bref, vous voyez le genre : un film complètement tordu... Du Depp pur jus, quoi !

 

THE BRAVE est peut-être disponible maintenant, mais à l’époque, c’était une vraie rareté... J’ai réussi à faire venir une copie pirate de Hong Kong... Sous-titrée en mandarin...

 

Depuis des années, j’essaie de mettre la main sur une copie du film invisible le plus célèbre de toute l’histoire du cinéma : THE LAST MOVIE, de Dennis Hopper.

 

Ce film est considéré comme le Saint-Graal des cinéphiles qui, comme moi, parcourent le Net pour trouver des films introuvables...

 

J’ai tout essayé, mais en vain.

 

Hopper a tourné THE LAST MOVIE tout de suite après EASY RIDER. Auréolé par le méga succès de son premier film, que personne n’avait prévu (surtout pas les vieux schnocks qui régnaient alors à Hollywood), Hopper marchait littéralement sur l’eau.

 

Convaincu que le gars avait trouvé la recette pour attirer les jeunes au cinéma, des producteurs lui ont donné carte blanche (et un chèque en blanc) pour son deuxième long métrage.

 

Hopper a appelé ses amis, et ils sont partis au Pérou (avec une MONTAGNE de coke) improviser un western surréaliste.

 

Selon des témoins, le tournage (épique) était bordélique. Hopper était coké du matin au soir et du soir au matin, complètement paranoïaque, et ne savait pas ce qu’il faisait.

 

Une fois le tournage terminé, Hopper s’est enfermé pendant un an dans une salle de montage, afin de donner du sens aux images psychédéliques qu’il avait tournées, une paille dans chaque narine et un revolver dans chaque main.

 

Quand il a présenté son film aux producteurs, ceux-ci ont capoté et ont dit que jamais ô grand jamais cette merde incompréhensible ne sortirait sur les écrans.

 

Le film a joué quelques jours dans une salle, puis c’était fini. Et depuis, tous les cinéphiles du monde entier rêvent de le voir.

 

Bref, je suis à Paris avec ma femme et mon fils, et qu’est-ce que je vois ? Une affiche de THE LAST MOVIE !

 

Le film sortait ! À Paris ! Dans des salles ! Pendant que j’étais là !

 

J’ai presque eu une crise cardiaque. J’ai dit à ma femme : « S’il te plaît, va voir un film pour enfants avec fiston, je vais voir THE LAST MOVIE, et je te rejoins à 17 h au Flore. »

 

Ne croyant pas ma chance, j'entre dans la salle et je regarde ENFIN ce film mythique que je rêve de voir depuis si longtemps.

 

Un film complètement bordélique, une fable délirante sur le colonialisme US en Amérique du Sud, qui va dans tous les sens.

 

Un vrai film de dopé. Mal foutu, bâclé, incohérent, mais avec de vraies fulgurances cinématographiques. 

 

Truffaut avait une expression pour ça : « Un grand film malade. » Comme Heaven’s Gate de Michael Cimino, par exemple.

 

(Scénario : une équipe américaine débarque dans un village du Pérou pour tourner un western. Une fois l’équipe partie, les habitants du village décident eux aussi de tourner un film, mais avec de vrais fusils et de vraies balles ! Un vrai massacre...

 

Les paysans péruviens ne s’étaient pas rendu compte que les Américains faisaient SEMBLANT de se tuer... Une histoire assez originale et assez brillante, en fait, sur la réalité et la fiction, l’impact du cinéma américain sur le monde, le colonialisme, etc... Ça rappelle par moments les films flyés de Jodorowski, que j’adore... )

 

Je sors du film dans les limbes. Je viens de réaliser un de mes rêves de cinéphile. Je suis à Paris. J’ai vu THE LAST MOVIE. Je flotte.

 

En approchant du Flore, je vois que ma blonde parle avec un jeune homme. C’est qui, ce gars ?

 

« Richard, je te présente le fils de Dennis Hopper », me dit Sophie.

 

(Explication : je suis arrivé en retard au Flore. Ma femme a demandé à mon fils : « Quel film papa est allé voir, déjà ? Je vais regarder dans le journal à quelle heure il est censé se terminer... »

 

Mon fils, qui a une mémoire d’éléphant, répond : « The Last Movie ! » Le jeune homme assis à la table d’à côté dit : « What ? Are you talking about The Last Movie ? My father directed this film ! »)

 

Le fils de Dennis Hopper était là ! Au Flore ! À côté de ma femme et de mon fils ! Alors que je venais tout juste de voir le film de son père ! Moi qui venais du Québec !

 

Quelles sont les chances que ça arrive ?

 

On a pris un verre avec lui. Puis deux.

 

Il nous a parlé de son père (il lui ressemble comme deux gouttes d’eau), de son enfance, de l’importance qu’avait ce film pour son papa, de ce que c’était d’être le fils d’un fou génial comme Dennis Hopper, de son désir d’être peintre, de la fois où il a fait l’acteur pour Gus Van Sant...

 

Quarante-cinq minutes de bonheur pour tout amateur de septième art.

 

Quand je suis entré à l’hôtel, j’ai fait des recherches sur le fils de Hopper, et j’ai vu qu’il avait été l’objet d’allégations très graves, concernant une présumée agression sexuelle sur une mineure...

 

Vrai ? Pas vrai ?

 

Est-ce pour ça qu’il avait quitté les États-Unis pour s’installer à Paris ?

 

Disons que j’ai déchanté... (La photo que vous voyez a été prise avant que je sache cela...)

 

Depuis quelques jours, THE LAST MOVIE est disponible en DVD. Partout.

 

Et moi, je suis parti à la recherche d’autres films bizarres... Comme Indiana Jones...