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La bombe qui change tout

WE 0126 ROMAN D'ICI
Photo courtoisie La Petite Rose de Halley
Rober Racine
Boréal
238 pages

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La prémisse est déroutante : Gregory, 65 ans, reçoit une lettre qui l’accuse d’avoir tué un bébé, Rose-Aimée, alors qu’il n’avait que cinq ans. Sauf qu’il n’en a aucun souvenir.

On pourrait se croire entraîné dans un polar : le meurtre d’une enfant par un autre, ravivé soixante ans plus tard, a-t-il vraiment eu lieu ? Mais ce n’est pas ce chemin que va emprunter l’auteur Rober Racine. Ce qu’il va illustrer, c’est la déroute profonde de son personnage face à une telle nouvelle.

Gregory Paxton est chercheur en radiologie, amoureux de sa femme, fier de sa fille, entouré d’amis, porté par une enfance heureuse. Un homme bon, rationnel.

Et tout à coup une lettre, signée des parents de Rose-Aimée, lui explose au visage. Qu’en penser ? À qui en parler ? Et personne autour de lui pour se rappeler cette époque – ses parents sont décédés et il n’a ni frère, ni sœur.

C’est si déstabilisant qu’il va à la fois se taire et se mettre à voir la vie tout autrement – particulièrement ce qui en marque la fin.

Sa réflexion se renforce du fait qu’en raison de son travail, il doit séjourner à Hiroshima pour étudier les ombres laissées par la bombe atomique du 6 août 1945. « Une ombre en chassant une autre, celle de Rose-Aimée hantait son séjour. »

Tourmenté par son secret, Gregory ne perçoit pas que Tania, son épouse, a aussi le sien – un amour parallèle qui la trouble. Il ne voit pas non plus les interrogations de sa fille Marie, 18 ans, qui se cherche dans ses amours et dans ses vocations (médecin ou chanteuse rock ?).

Même Rose-Aimée participe au récit, associée à la disparition de la comète de Halley entre le 6 septembre 1958 et le 7 septembre 1959, exacte durée de vie de la petite fille. Des textes en italiques nous la font voir, « couchée sur le dos, encoquillée dans son carrosse, nimbée du soleil de septembre ».

Rober Racine fait par ailleurs circuler ses personnages dans des univers contrastés : Hiroshima la martyre ; la coquette petite ville d’Hudson où vit la famille ; le fourmillement délabré du Village à Montréal – quartier d’enfance de Gregory, bellement mis en scène à travers la figure mythique du poète Denis Vanier, qu’étudie Marie.

Ces lieux, que tout oppose, participent à la confusion dans laquelle chacun est plongé. Qu’est-ce qui fait sens dans une vie ? À quoi se raccroche-t-on ? De quoi se souvient-on ? Pourquoi tue-t-on ?

De très beaux passages livrent des réponses, désenchantées ou touchantes. Ainsi de Marie qui demande : « Qu’est-ce que l’âme, papa ? » Et Grégory de répondre : « C’est peut-être l’invisible qui nous émeut. [...] La chaleur du miel. L’odeur de la neige. Le petit frisson du cœur. »

Le mystère de la disparition de Rose-Aimée finira par s’éclaircir. C’est la dernière bombe, celle qui ferme un roman prenant où tant de certitudes ont déjà éclaté.