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Le dilemme cornélien de Donald Trump à la une

Le dilemme cornélien de Donald Trump à la une

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Donald Trump ne peut plus diriger autrement qu’en trouvant des accommodements avec ses opposants politiques, mais sa base électorale a été conditionnée au refus du compromis. Ce dilemme cornélien est exposé à la une d’un tabloïd newyorkais qui se paie sa tête ce matin.

La une du New York Daily News de ce matin expose en une image et un titre dévastateurs le dilemme dans lequel se trouve le président américain. Même si Donald Trump a toujours refusé de l’admettre, le vrai pouvoir d’un président aux États-Unis réside dans sa capacité de construire des coalitions législatives gagnantes. C’était déjà difficile pendant les deux années où les républicains contrôlaient les deux chambres du Congrès. C’est devenu encore plus difficile depuis la victoire convaincante des démocrates aux élections de mi-mandat, qui les a mis fermement en contrôle de la Chambre des représentants.

Désormais, pour arriver à assembler des coalitions gagnantes, le président devra mettre de l’eau dans son vin—ou, comme il prône l’abstinence, on devrait peut-être dire du vin dans son eau. Or, depuis son entrée en politique, il cultive une base militante à qui il fait des promesses qui sont totalement à l’épreuve du compromis. C’est notamment vrai dans le domaine de l’immigration et des contrôles frontaliers, où ses politiques extrêmes sont largement considérées par sa base politique comme non négociables.

«Cave Man»

C’est pourquoi la une du New York Daily News d’aujourd’hui vise en plein au milieu de la cible et a dû royalement agacer Donald Trump ce matin. Le quolibet «Cave Man» au sens propre (homme des cavernes) est assez peu flatteur et fera bien rigoler le lectorat plutôt démocrate et anti-Trump du Daily News. C’est toutefois le deuxième sens de l’expression, plus adapté au contexte, qui fait vraiment mal. En bref, le verbe "to cave" signifie plier, céder ou se dégonfler face à un vis-à-vis plus fort. Évidemment, ceci vise directement les plus farouches partisans de Trump, qui l’appuient d’abord et avant tout à cause de sa détermination à défendre sans compromis les politiques migratoires restrictives, xénophobes, alarmistes et parfois cruelles qui sont devenues pour eux des incontournables. Pour une bonne partie de l’extrême-droite américaine qui arbore fièrement la casquette rouge MAGA, cette approche des politiques d’immigration, qui est symbolisée par le mur à la frontière sud, n’est tout simplement pas négociable.

Ainsi, certains commentateurs qui font leurs choux gras en alimentant les préjugés de cette droite jusqu’au-boutiste, comme Ann Coulter, Lou Dobbs ou Rush Limbaugh, ont enguirlandé le président suite à sa décision d’interrompre le shutdown sans avoir obtenu la garantie d’un seul sou de financement pour son fameux mur. Ça reste à voir si la base de Trump est susceptible de l’abandonner à cause des invectives de ces grandes gueules des médias conservateurs. Ce qui est plus probable, par contre, est que le président cherchera à satisfaire ces demandes extrêmes, soit en revenant à la charge avec un nouveau shutdown qui lui sera tout aussi politiquement dommageable, ou en adoptant l’approche constitutionnellement douteuse et politiquement tout aussi risquée du détournement de fonds à la faveur d’une déclaration d’urgence.

Les démocrates font mentir Will Rogers

Pendant ce temps, le leadership de la nouvelle présidente de la Chambre des représentants est sur une trajectoire rapidement ascendante et la cohésion de la délégation démocrate représente une force majeure pour un parti qui était jusque-là reconnu pour son manque de discipline. C'était l'humoriste du début du 20e siècle Will Rogers qui avait popularisé cette image en déclarant: «Je ne suis pas membre d'un parti politique organisé. Je suis un démocrate.».

Le dilemme de Trump, illustré très efficacement par cette une brutale d’un quotidien qui le talonne depuis bien avant son entrée en politique, demeure entier. Va-t-il choisir de gouverner de façon responsable en s’aliénant les blocs les plus solides de sa sacro-sainte base ou choisira-t-il plutôt de se mettre au service de celle-ci et perdre toute chance de reconquérir le centre?

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM