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Un autre milliardaire pour déloger Trump?

Starbucks Annual Meeting of Shareholders
AFP

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L’ancien PDG de la chaîne Starbucks, Howard Schultz, a annoncé son intention de briguer les suffrages à la présidence des États-Unis en tant qu'indépendant, pour représenter ce qu’il perçoit comme une majorité d’Américains centristes et pour assurer la défaite de Donald Trump. Il se trompe sur toute la ligne.

Les Américains pourraient-ils élire un président indépendant des deux grands partis? En théorie, il semble y a voir de la place pour élire un candidat positionné entre les deux partis. C’est le pari que semble vouloir tenir le milliardaire Howard Schultz. Devant cette candidature, deux questions se posent. A-t-il des chances de l’emporter? Non. Est-il possible que cette candidature facilite la réélection de Donald Trump? Oui.

D’abord, qui est Howard Schultz? Né en 1953, il a pris le contrôle de la chaîne Starbucks en 1986 et celle-ci a connu une croissance fulgurante sous sa direction. Il a quitté l’entreprise en juin 2018, alors qu’il annonçait aussi avoir des visées sur la présidence en 2020. Affilié depuis longtemps au Parti démocrate, il a été un donateur majeur de ce parti pendant de nombreuses années. Son intérêt pour une campagne présidentielle a été motivé entre autres par sa perception que les démocrates penchent de plus en plus vers un programme de gauche. Il s’oppose entre autres aux propositions visant à étendre à tous la couverture d’assurance-santé Medicare et à une augmentation importante de l’impôt sur les grandes fortunes.

Un candidat d’un tiers-parti pourrait-il l’emporter?

Monsieur Schultz ne serait pas le seul candidat indépendant ou d’un tiers parti à croire sérieusement en ses chances de remporter la présidence. Pourtant, de Theodore Roosevelt en 1912 à Ross Perot en 1992, aucun d’entre eux n’a réussi à poser une menace sérieuse aux deux partis principaux.

Selon Howard Schultz, les temps ont changé et la polarisation de la politique américaine offre une occasion sans précédent pour un centriste de se faufiler dans ce qu’il perçoit comme un vaste espace entre les deux partis, où un grand nombre d’électeurs centristes recherchent une option mitoyenne. Il y a plusieurs problèmes avec ce raisonnement.

Premièrement, s’il est vrai que la polarisation éloigne les partis, il est aussi vrai qu’elle affecte aussi l’électorat. Même si l’électorat américain est plus centriste que ses élites, il est aussi de plus en plus polarisé (voir par exemple les enquêtes successives de l’institut Pew).

Deuxièmement, même si une proportion importante des électeurs s’identifient comme indépendants, la plupart de ceux-ci penchent de façon assez nette vers un parti ou l’autre. Les véritables indépendants sont beaucoup plus rares qu’on pourrait le croire. Comme on le voit ci-dessous, la proportion des indépendants a oscillé récemment entre 35% et 40%, mais lorsqu’on demande aux Américains s’ils penchent en faveur d’un parti ou de l’autre, un forte proportion des électeurs indépendants n’ont pas d’hésitation à faire un choix. Il est donc plutôt illusoire de croire qu’une majorité de votes puisse effectivement émerger en faveur d’un indépendant dans un système électoral qui avantage largement les partis en place (par exemple, la plupart des États demandent un grand nombre de signatures pour placer un nom sur le bulletin de vote, ce qui est beaucoup plus facile à faire pour les partis établis que pour les organisations moins bien dotées des indépendants).

Troisièmement, cette perception ne tient pas compte du fait que la principale division entre les deux partis dans l’électorat porte non pas sur les enjeux économiques mais sur les enjeux sociaux et identitaires. Howard Schultz se démarque des démocrates sur les enjeux économiques mais il demeure plutôt libéral sur les enjeux sociaux. Le problème, comme le démontre l’illustration ci-dessous, est que très peu d’électeurs partagent ses orientations idéologiques libérales sur les enjeux sociaux et conservatrices au plan économique. En fait, la masse d’électeurs qui pourraient être tentés de voter pour un indépendant sont aux antipodes idéologiques de Schultz.

Un cadeau du ciel pour Trump

Cette image fournit aussi une réponse à la deuxième question. En effet, les élections de 2016 ont démontré que les enjeux sociaux sont devenus plus déterminants que les enjeux économiques pour départager l’électorat. Donc, ce sont les démocrates qui auraient le plus à perdre de sa présence sur le bulletin de vote. En effet, si ces derniers ont accueilli très froidement les annonces de monsieur Schultz, le président Trump, au contraire, se réjouit ouvertement de la perspective d’une candidature de Schultz et il n’a pas hésité à mettre ce dernier au défi d’entrer dans la course.

Un autre milliardaire, Michael Bloomberg, contemple la possibilité de confronter Donald Trump en 2020. Bloomberg a louvoyé entre les deux partis au fil des ans et il a sérieusement exploré l’option d’une candidature indépendante, mais il a conclu que l’élection d’un indépendant était impossible dans le contexte actuel et que sa candidature indépendante avantagerait Trump. Donc, s’il se présente, ce serait sous la bannière démocrate, même si ses idées économiques le situent à droite de la majorité des militants du parti. Pour les mêmes raisons qui ont convaincu Shultz de ne pas tenter sa chance chez les démocrates, les chances de Bloomberg paraissent au mieux marginales.

Finalement, on peut se demander pourquoi tant de ploutocrates sont soudainement tentés de se lancer en politique. Après tout, ils ont déjà une influence énorme aux États-Unis et on peut être tentés de voir une sorte de vanité dans la tentation de se payer le poste politique le plus prestigieux du monde occidental. Il est vrai que leur fortune leur donne le privilège de pouvoir éviter de jouer le jeu des collectes de fonds pour monter une campagne présidentielle et qu’ils peuvent être tentés de suivre la voie tracée par Donald Trump. Toutefois, Trump possédait un atout majeur que Howard Schultz n’a pas, alors qu’il était universellement connu (pour le meilleur et pour le pire) chez les électeurs.

Howard Shultz n’a pas cette notoriété et, s’il a jugé ne pas pouvoir gagner la nomination démocrate, il est peu probable, voire impossible, qu’il puisse monter une campagne gagnante pour la présidence. Au mieux, comme les candidats des tiers partis progressistes en 2000 et en 2016, il arrivera à amasser juste assez d’appuis pour garantir un deuxième mandat à Donald Trump.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM