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Une photo raciste met le gouverneur démocrate de Virginie dans l’eau chaude

Une photo raciste met le gouverneur démocrate de Virginie dans l’eau chaude

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Ralph Northam, gouverneur de la Virginie, devrait-il démissionner parce qu'une photo de lui arborant un costume raciste, qui date de ses années d’étudiant, vient de faire surface? C’est peut-être inévitable.

Avant Facebook, il y a eu le «Yearbook», cet annuaire où les diplômés rassemblaient des photos jugées comiques ou embarrassantes de leurs confrères, en y ajoutant parfois des commentaires salés pour souligner les bévues ou les travers, parfois un peu exagérés, de leurs copains. C’est dans un de ces annuaires qu’on avait retrouvé des témoignages compromettants qui ont presque fait dérailler la candidature  du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême. Heureusement pour lui, la seule photo qui ornait sa page de l’album était celle d’un jeune homme bien rangé.

Il en va autrement pour le gouverneur de la Virginie. Dans son album de finissants de médecine, en 1984, sa page arbore la photo de deux jeunes qui s’amusent ferme, l’un maquillé de noir et l’autre habillé de la funeste robe et du masque du Ku Klux Klan. Si c’était une blague, elle était de bien mauvais goût et clairement raciste. S’agit-il d’une erreur de jeunesse, comme le soutenait le gouverneur dans une vidéo d’excuses un peu maladroite diffusée hier, ou d’une manifestation de racisme inacceptable qui entache de façon irréparable le caractère d’un homme au passé par ailleurs louable sur ce plan?

Northam doit-il démissionner?

La réponse à cette question n’est pas si simple que cela. Si le geste photographié était de très mauvais goût, il n’était pas illégal. La photo prouve-t-elle que Northam est raciste et donc incapable de leadership sur les enjeux de droits civils? Lors des événements de Charlottesville en août 2017, Northam était en campagne électorale et sa réaction aux manifestations de suprémacistes blancs avait été exemplaire, contribuant de façon non négligeable à sa victoire en novembre. Avant-hier, personne ne doutait de sa bonne foi sur ce plan et il avait l’appui entier de l’importante communauté afro-américaine de son État.
Une question subsiste toutefois: pourquoi avoir caché une image qui allait inévitablement faire surface un jour ou l’autre? Il n’est pas certain que Northam aurait eu le même succès politique s’il avait avoué cette faute et présenté ses excuses avant de faire face à l’électorat, mais il est légitime pour ceux qui réclament sa démission de condamner cette erreur de jugement. Le fait que Northam a renversé sa position samedi matin en affirmant que ce n’est pas lui qui se trouve sur la photo et qu’il n’a donc aucune intention de démissionner rend la situation encore plus confuse et tendue. Il est normal que les appels à la démission fusent de la part de ses adversaires républicains, mais ce qui rend la situation de Northam carrément insoutenable est que les pressions les plus fortes lui viennent de son propre parti.

Des appels pressants à la démission

Une à une, les voix démocrates se font entendre en Virginie et au niveau national pour réclamer la démission de Northam. Samedi matin, c’était au tour de la présidente de la Chambre des représentants et leader nationale de facto du Parti démocrate, Nanci Pelosi, de réclamer la démission de Northam. Il est difficile pour le moment d’imaginer d’autres scénarios qu’une démission imminente ou un mandat irrémédiablement affaibli pour le gouverneur. La situation rappelle le cas du sénateur Al Franken, qui avait été contraint à démissionner en raison d’une très mauvaise blague, également accompagnée d’une photo, sous la pression de son propre parti.

Les républicains, évidemment, se frottent la bedaine, mais ils ne devraient pas. L’épisode souligne une nouvelle fois une différence fondamentale entre les deux partis. Qu’est-il arrivé suite à la publication de la vidéo d’Access Hollywood où on voyait et on entendait le candidat républicain à la présidence se vanter de commettre de façon routinière des agressions sexuelles sur des femmes, pendant qu’au même moment plus d’une douzaine de femmes se disaient victimes d’agressions du même genre? Après un bref concert d’indignation, les républicains ont vite refermé les rangs derrière leur candidat. Dans le cas du juge Kavanaugh, les membres de son parti ont été prompts à l’exonérer de tout blâme.

Les morales de l’histoire

Que retiendra-t-on de cette histoire? Pour les démocrates, dans l’atmosphère partisane surchargée où ils s’apprêtent à passer au peigne fin la myriade d’accusations réelles et potentielles qui planent au-dessus de la tête du président Trump, on ne peut pas se permettre de tolérer ce genre d’infraction dans les rangs du parti. C’est pourquoi le gouverneur de Virginie se retrouvera bientôt fort probablement sur la touche. Comme c’est aujourd’hui le cas, en rétrospective, pour l’affaire Franken, plusieurs démocrates jugeront probablement à posteriori qu’on a été un peu vite en affaires.

Du côté des républicains, notamment ceux pour qui l’offense de Northam n’est pas vraiment considérée si grave que cela, on criera haut et fort que les démocrates qui ont poussé le gouverneur vers la sortie n’auront pas respecté la présomption d’innocence. C’est une rengaine qu’on risque d’entendre assez souvent de la part des républicains, car s’il est une chose dont la principale tête d’affiche de leur parti aura bien besoin dans un avenir prévisible, c’est bien la présomption d’innocence.

Plus généralement, à l’époque où tout ou presque est pris en photo ou en vidéo qui se retrouvent inévitablement sur Facebook, la morale de l’histoire est assez évidente. Les bêtises qu’on commet devant une caméra peuvent avoir la vie longue.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM