/lifestyle/psycho
Navigation

«J’ai appris à respecter mon corps»

Jordan Dupuis
Photo Chantal Poirier Jordan Dupuis

Coup d'oeil sur cet article

Pendant presque toute sa vie, Jordan Dupuis a entretenu une relation toxique avec la nourriture.

Souffrant d’hyperphagie, il pouvait manger des quantités impressionnantes de malbouffe au point de s’en rendre malade.

Après plusieurs chirurgies et deux années de thérapie, le chroniqueur de 36 ans veut sensibiliser les jeunes hommes aux dangers des troubles alimentaires.

« Ça m’a pris des années avant de comprendre ce qui m’arrivait, alors qu’au fond, il aurait été plus simple de demander de l’aide, raconte le Montréalais, qui est passé de 335 à 156 livres en neuf ans. Si mon histoire peut aider ne serait-ce qu’un seul gars à vaincre ses troubles alimentaires, j’aurai fait œuvre utile. »

Pendant plus de 20 ans, Jordan a cru que son obésité était la conséquence d’un manque de volonté et d’une gourmandise insatiable, alors qu’en fait, il souffrait d’épisodes de boulimie et d’hyperphagie, un trouble de santé mentale qui consiste à manger excessivement par pulsions.

En cachette

Très jeune, Jordan Dupuis a commencé à consommer de façon compulsive des aliments « interdits ».

Jordan Dupuis en 2007, au micro de CISM. À l’époque, il pesait 300 livres.
Photo courtoisie, Stacy ann murray
Jordan Dupuis en 2007, au micro de CISM. À l’époque, il pesait 300 livres.

« À huit ans, je mangeais la pâte à biscuits du frigo ou j’allais m’acheter une frite ni vu ni connu. Je vivais ça secrètement, tout comme mon homosexualité, parce que je sentais que j’étais différent des autres garçons. C’était associé à quelque chose de “mal”. Chaque livre que je prenais devenait une couche de protection supplémentaire. »

À 11 ans, Jordan était déjà rondelet. Ses camarades se moquaient de lui, au point où il refusait d’aller à l’école. À la suggestion d’un pédiatre, ami de ses parents, Jordan a subi une liposuccion au niveau du torse.

Manger et encore manger

La situation a dégénéré quand Jordan Dupuis a obtenu son permis de conduire et ses premiers boulots d’étudiant, à 16 ans.

« Je pouvais aller dans les fast-foods n’importe quand. Je pouvais m’empiffrer sans laisser de traces. »

En une journée, Jordan était capable de manger un déjeuner deux œufs bacon à la foire alimentaire du centre commercial où il travaillait. À sa pause, il prenait du lait au chocolat et une chocolatine. Pour dîner, il engouffrait une poutine, puis quelques heures plus tard, une frite. De retour à la maison, il soupait en famille avant d’engloutir un hamburger en trio.

« Il y avait toujours une bonne raison pour manger, dit-il. Parfois, je bouffais jusqu’à en vomir. Aucun buzz ne dépassait celui de trop manger au point de n’être plus capable de parler. J’étais gelé. Je me sentais bien, mais ce sentiment ne durait pas longtemps. Une heure plus tard, je me sentais coupable et j’étais dégoûté de moi-même. Je me faisais la promesse de perdre du poids. »

Durant cette période, les nombreux régimes qu’il a entrepris ont tous échoué.

Chirurgies esthétiques

À la fin du secondaire, Jordan a révélé son homosexualité à ses proches. Il a quitté son Saint-Jean-sur-Richelieu natal pour déménager à Montréal afin d’étudier en communication et repartir à neuf.

Amateur de raves, le jeune homme qui pesait alors 250 livres a vite été confronté au culte du corps athlétique en vogue dans la communauté gaie.

« Niveau relationnel, c’était zéro. Je ne pognais pas ou j’attirais seulement des gars qui aimaient les gros, alors que je détestais cette image de moi. Pendant longtemps, j’ai eu une sexualité déconnectée, où je m’effaçais complètement pour le plaisir de l’autre. »

La piètre estime qu’il avait de lui a fini par déteindre sur son caractère. « J’étais devenu méchant. Je préférais mordre qu’être mordu. Je me nourrissais des conflits en rendant l’existence difficile à ceux qui avaient l’air heureux. Ma vie était d’la m..., alors j’en créais. »

Début vingtaine, Jordan a subi une mastectomie et une lipectomie abdominale pour retirer une grosse quantité de graisse. « L’opération m’a aidé sur le coup à retrouver une certaine masculinité, mais ça ne réglait pas mes troubles alimentaires. »

Rechute

Jordan a vite repris le poids qu’il avait perdu, de sorte qu’à 27 ans, il pesait 335 livres pour un tour de taille de 46 pouces. C’est à ce stade qu’il a décidé de se faire retirer une partie de l’estomac. « Étrangement, personne ne m’a demandé si mon obésité était causée par les troubles alimentaires. On m’a toujours traité comme si c’était un manque de volonté », dit-il.

Cette opération a eu pour effet de diminuer la quantité de nourriture qu’il pouvait ingérer. En revanche, toujours sous l’emprise de troubles alimentaires, il priorisait les aliments les moins nutritifs. Sans surprise, différents problèmes de santé comme l’hypertension, l’anémie et des pierres au foie sont apparus.

Lumière au bout du tunnel

En 2012, Jordan sentait qu’il était au fond du baril jusqu’au jour où Stéphanie Léonard, une psychologue spécialisée en troubles alimentaires, s’est présentée sur le plateau d’une émission de télévision pour laquelle il était recherchiste.

« Je me reconnaissais dans ses propos. Après l’enregistrement, elle est venue vers moi et on s’est mis à parler. Rapidement, elle a compris que je souffrais de troubles alimentaires et elle m’a invité à venir la consulter. »

En plus de ses rencontres individuelles avec la psychologue, Jordan s’est présenté pendant deux ans aux rencontres hebdomadaires d’Anexorie et boulimie Québec (ANEB), un organisme dont il est désormais l’ambassadeur.

« Sous la forme de discussions de groupe ou d’ateliers, on apprend à revoir notre relation avec la nourriture et notre image corporelle. On défait aussi certains mythes sur la nutrition et les régimes. »

Il affirme se sentir mieux dans sa peau depuis environ trois ans.

« J’ai perdu la notion de culpabilité face à certains aliments. Je mange ce que je veux et quand je veux sans me sentir mal, ce qui a pour effet d’avoir moins de rages alimentaires qu’avant. Aussi j’ai appris à choisir les aliments non pas pour leur quantité, mais pour leur saveur », précise celui qui cuisine davantage ses repas.

Incidemment, Jordan a retrouvé un poids santé de façon graduelle.

Bien que le rapport de Jordan avec son image corporelle demeure complexe, il n’éprouve plus de dégoût face à lui-même.

« Mon corps m’a amené quelque part. Je l’ai beaucoup fait souffrir, mais maintenant, j’ai appris à le respecter. Cette épreuve m’a permis d’acquérir une plus grande confiance en moi et je suis fier de l’être humain que je suis devenu. »

Des inquiétudes face aux troubles alimentaires ?

Ligne d’écoute de l’ANEB

1 800 630-0907 ou 514 630-0907

Clavardage pour les ados

www.anebados.com/clavardage