/world/europe
Navigation

Macron tenté par un référendum: un pari à quitte ou double

Macron tenté par un référendum: un pari à quitte ou double
Photo AFP

Coup d'oeil sur cet article

Soucieux d’éteindre la fronde inédite des «gilets jaunes», le président Emmanuel Macron a laissé entendre qu’il pourrait organiser un référendum pour la première fois depuis 14 ans en France, un pari jugé risqué par les experts.

Conspué par des manifestants hostiles à sa politique fiscale et sociale depuis près de trois mois, le chef de l’Etat français a regagné un peu de sa popularité perdue en s’investissant personnellement dans le “grand débat national”, une série de réunions publiques organisées à travers la France afin de recueillir les doléances de la population.

Mais comment tirer les conclusions de ces centaines d’heures de débats et des plus de 700 000 contributions reçues sur internet ?

«A un moment donné je serai peut-être amené à demander à nos concitoyens s’ils (sont d’accord) sur telle ou telle chose», a répondu en début de semaine Emmanuel Macron, confirmant ainsi qu’il envisageait la tenue d’un référendum, qui pourrait se tenir le jour des élections européennes, le 26 mai.

C’est Charles de Gaulle, architecte de la Constitution de 1958, qui avait introduit la possibilité d’un tel scrutin pour contrebalancer les nombreux pouvoirs concentrés aux mains du président de la République.

De Gaulle a joint le geste à la parole en organisant et remportant trois référendums avant de se voir désavoué lors du quatrième, qui se solda par un «Non» à sa proposition de réforme du Sénat en 1969 et le conduisit à démissionner.

«On tente un peu le tout pour le tout. C’est une façon d’essayer de sortir de la crise au risque d’être plongé dans une crise encore plus grave», observe Jean-Philippe Derosier, constitutionnaliste et professeur de droit public à l’Université de Lille.

Echaudés, les présidents français ont rechigné depuis à consulter directement la population, avec seulement cinq référendums organisés depuis 1969.

Le dernier, en 2005, a abouti à un rejet du projet de Constitution européenne, une cuisante défaite pour le président d’alors Jacques Chirac.

Démocratie directe

Mais le référendum apparaît désormais comme une carte à jouer pour Emmanuel Macron, qui peine à clore la crise la plus grave de ses 20 mois de présidence.

Depuis la mi-novembre, le président de 41 ans voit son autorité défiée par des milliers de Français, qui barrent des routes, occupent des ronds-points et manifestent tous les samedis dans Paris et d’autres grandes villes, donnant lieu à plusieurs incidents violents.

L’annonce d’un train de mesures de 10 milliards d’euros destinées à soutenir le pouvoir d’achat des salariés et retraités les plus modestes n’est pas parvenue à calmer la colère des protestataires.

Emmanuel Macron a donc promis la tenue d’un «grand débat national», assurant qu’il serait suivi de véritables changements.

«L’un des enseignements majeurs du mouvement des gilets jaunes, c’est l’impression pour beaucoup de Français de ne pas être assez entendus dans le débat public, de ne pas être complètement pris en compte par les élites politiques, qui sont discréditées», analyse Jean Garrigues, professeur d’histoire à Sciences Po et à l’Université d’Orléans.

Organiser un référendum pourrait répondre à ce désir de nombreux Français d’être mieux écoutés. Mais cela n’irait pas sans risques.

Des membres du gouvernement et du parti présidentiel se sont ainsi ouvertement inquiétés d’une possible confusion si un référendum devait être organisé en même temps que le scrutin européen.

Et le président Macron serait contraint de trouver un équilibre délicat dans les questions posées, en évitant les sujets les plus épineux qui pourraient conduire à une défaite en rase campagne.

«Le peuple, dans une consultation avec une telle dimension personnelle, oublie en général de répondre à la question posée pour répondre à la personne qui la pose: est-ce qu’on soutient ou non le Président de la République», souligne Jean-Philippe Derosier.

Le chef de l’Etat envisagerait ainsi de soumettre au scrutin direct des sujets largement consensuels, comme la réduction du nombre de parlementaires ou la limitation de leurs mandats successifs.

L’opposition de droite, en la personne de son chef de file Laurent Wauquiez, veut aller plus loin et réclame qu’Emmanuel Macron soumette sa politique économique à l’épreuve du référendum.

Quant aux manifestants, ils réclament l’instauration d’un référendum d’initiative citoyenne, vu sans enthousiasme par M. Macron.

«Je ne crois pas au référendum tous les matins sur tous les sujets», a-t-il confié à un groupe de jeunes rencontrés jeudi.

«Regardez ce qui se passe en Grande-Bretagne», a-t-il épinglé, en citant le vote du Brexit comme un exemple de la difficulté à trancher par oui ou par non un débat «démagogique» et simplifié à outrance sur un sujet complexe.