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Justin, le Valentin de SNC-Lavalin

Dans le monde anglophone, on appelle ce système le crony capitalism. Celui-ci consiste, pour une entreprise privée, à chercher des avantages particuliers de la part d’officiels du gouvernement par le biais d’échange de bons procédés.

Justin, le Valentin de SNC-Lavalin
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L’affaire SNC-Lavalin est une véritable bombe qui explose à point nommé, c’est-à-dire en période préélectorale. Le premier ministre Justin Trudeau n’avait assurément pas besoin de ça.  

Les faits sont en soi éprouvants. Rappelons-les brièvement : on allègue que le bureau du PM aurait mis de la pression sur la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, qui vient par ailleurs tout juste de démissionner, pour que le procès contre SNC-Lavalin soit abandonné au profit.   

Si, selon Justin Trudeau, le fait que la ministre de Justice reste en poste lui lavait les mains, sa démission devrait logiquement soulever d'importantes questions.   

Rappelons que l’entreprise est sous les projecteurs dans une affaire de corruption et de collusion avec l’ancien régime libyen, celui du dictateur Mouammar Kadhafi. Ce n’est pas la première fois que la compagnie est accusée d’agissements douteux. Il y a quelques semaines, son ancien PDG a été déclaré coupable de corruption dans le cadre du dossier de la construction du Centre universitaire de santé McGill (CUSM).   

Qui plus est, en consultant la page de SNC-Lavalin dans le Registre des lobbyistes, on constate, dans la liste des raisons de visite, que « loi et justice » y figurent. Curieux pour une firme d’ingénieurs...   

Si on se penche sur le volet libyen de cette affaire, elle nous évoque tout d’abord le colonialisme que subissent toujours les peuples africains. Les firmes d’ingénierie en sont, trop souvent, partie prenante.   

Un crony capitalism bien de chez nous  

Si on analyse ce scandale sous l’angle national, elle nous renvoie aussi à d’autres cas récents qui ont défrayé la chronique : Bombardier et Téo Taxi.   

Toute comparaison a bien entendu ses limites : Bombardier et Téo Taxi ne sont pas accusés au criminel.   

Cependant, nous avons pu assister à des interventions actives de l’État pour soutenir les activités des deux compagnies. Dans les deux cas, nous savons que les principaux acteurs des entreprises concernées étaient étroitement réseautés avec la classe politique.   

Il est bien triste de voir à quel point nos fleurons québécois sont désormais des pépinières à profiteurs, traitant l’État québécois comme un véritable bar ouvert. Cette frange du Québec Inc., résultant de l’intervention d’instruments comme la Caisse de dépôt et placement, a eu besoin du soutien collectif du Québec pour émerger, mais ne semble afficher aucune loyauté particulière à son endroit.   

Dans le monde anglophone, on appelle ce système le crony capitalism. Celui-ci consiste, pour une entreprise privée, à chercher des avantages particuliers de la part d’officiels du gouvernement par le biais d’échange de bons procédés.

Le hic, c’est que les partisans du tout au marché en profitent alors pour déverser leur venin sur l’intervention de l’État, si tant est que ce crony capitalism paraisse être la preuve ultime que toute action gouvernementale est au final vouée à servir uniquement des intérêts particuliers.   

C’est là le nœud du problème : l’État a une importante fonction pour tendre vers l’intérêt général, la justice sociale et le bien commun. Or, le crony capitalism est la preuve que l’intervention de l’État est fondamentale, mais qu’elle doit désormais être pleinement réorientée.    

Nous vivons dans un monde étrange où l’État a renoncé à imposer des règles de décence fondamentale aux entreprises à but lucratif. Serait-il véritablement impossible de soutenir une entreprise tout en ayant également des exigences à son endroit? Aurait-il été impensable de soutenir l’électrification du taxi sans donner entièrement carte blanche à Alexandre Taillefer? Aurait-on pu aller à la rescousse de Bombardier tout en posant comme condition que le siège social reste québécois et qu’il n’y ait pas de hausse de la rémunération des hauts dirigeants?   

SNC-Lavalin n’est que le plus récent épisode démontrant les défaillances de ce système. Ne nous laissons pas endormir par les joints de pot de Justin Trudeau...   

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 Simon-Pierre Savard-Tremblay, socio-économiste (Ph.D.)     

 Pour me contacter : simonpierre.savardtremblay@ehess.fr