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Des médecins qui commettent l’irréparable

Une douzaine de ces professionnels de la santé sont passés à l’acte depuis trois ans, ce qui inquiète les spécialistes

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En juillet dernier, un jeune père de famille urgentologue de Terrebonne s’est enlevé la vie. Le décès de Maxime Carbonneau Girouard, 33 ans, a plongé plusieurs de ses collègues dans un profond émoi. Il est l’un des derniers d’une série de 12 suicides survenus en trois ans dans la profession médicale, une série noire qui inquiète dans le milieu.  

Si le débat sur le salaire des médecins québécois a fait couler beaucoup d’encre au cours des derniers mois, on ne peut en dire autant de la problématique du suicide qui touche ces mêmes médecins.  

« C’est un sujet tabou au sein du milieu médical. C’est presque une honte », dit un médecin dont la collègue s’est enlevé la vie en avril dernier, à l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska­­­ de Victoriaville.  

ÉCOUTEZ DRE ANNE MAGNAN, DIRECTRICE GÉNÉRALE DU PROGRAMME D'AIDE AUX MÉDECINS DU QUÉBEC À DUTRIZAC DE 6 À 9:

Les chiffres donnent raison à ce professionnel de la santé. Entre 1992 et 2009, une étude avait permis de dénombrer 36 suicides de médecins au Québec, soit une moyenne d’environ deux par année.   

Ça se dégrade 

Mais c’est devenu pire. Entre 2016 et 2018, le Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ) en a dénombré une douzaine (six en 2016, deux en 2017 et quatre l’an dernier). Sans compter que certains décès ont pu passer sous le radar puisqu’ils ne font pas l’objet d’une recension officielle.

Au cours des six derniers mois, notre Bureau d’enquête s’est penché sur le phénomène en s’intéressant aux cas de sept médecins qui se sont enlevé la vie depuis 2014. 

Nous avons consulté les rapports de coroner et nous avons pu nous entretenir avec des proches de ces médecins.  

Pour certains, la douleur était encore trop vive pour s’ouvrir sur le sujet. D’autres ont souhaité s’exprimer dans l’espoir d’éviter d’autres drames.  

« Elle voulait que son cri de détresse soit entendu », dit de sa collègue le médecin de l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska, qui a demandé à conserver l’anonymat par respect pour ses proches.  

 La réorganisation du réseau qui avait augmenté sa tâche de façon importante la frustrait au plus haut point.  

« Elle s’est mise à augmenter sa productivité, à couper sur ses vacances, à venir le samedi », poursuit-il.  

 Puis, un matin, elle ne s’est pas présentée au travail. On l’a retrouvée morte chez elle.  

Stress intense  

Les problèmes familiaux, l’impact des enquêtes professionnelles, les erreurs médicales et les troubles de santé mentale sont d’autres facteurs qui peuvent mener au suicide des médecins, selon l’une des rares études sur le sujet faites au Québec. Selon plusieurs témoignages, les médecins vivaient également d’importants stress liés à leur travail.  

De plus, ils sont souvent réticents à consulter pour eux-mêmes, surtout lorsqu’il s’agit de problèmes de santé mentale.  

« Il y en a qui ne veulent pas que la situation soit connue pour ne pas nuire à leur travail », dit la Dre Sandra Roman, l’un des deux coauteurs de l’étude.  

Selon une étude menée par le Dr Pierre Gagné, 70 % des médecins qui se sont suicidés avaient eu des troubles de l’humeur majeurs, surtout des symptômes dépressifs.  

♦ Le Bureau du coroner tient des statistiques sur les décès des policiers, des pompiers et des agents de sécurité, mais n’en tient pas concernant les médecins.   

 Note à nos lecteurs   

La hausse des suicides chez les médecins est un phénomène de société qui doit être rendu public, mais le traitement d’une telle question nécessite du doigté et une grande prudence.  

C’est pourquoi:  

  •  Nous avons pris bien soin de respecter l’esprit des lignes directrices destinées aux médias de l’Association canadienne pour la prévention du suicide.   
  •  Nous avons décidé de ne pas publier de détails sur les méthodes utilisées, bien qu’elles se trouvent dans les rapports des coroners, qui sont publics.   
  •  Nous avons aussi décidé de pixeliser les visages sur les photos.   
  •  Nous avons conservé l’anonymat des médecins lorsque les familles nous l’ont demandé, ou lorsque celles-ci ont été impossibles à contacter.Nous avons été très prudents dans les raisons données pour tenter d’expliquer le geste.   

  

 Dany Doucet    

 Rédacteur en chef   

  

« Ça nous préoccupe »  

La hausse du nombre de suicides inquiète les responsables du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ), qui invitent les professionnels à consulter avant qu’il ne soit trop tard.  

Après avoir connu une baisse entre 2010 et 2016, le nombre de suicides chez les médecins a bondi depuis trois ans. 

« Clairement que ça nous préoccupe, dit la directrice générale du PAMQ, la Dre Anne Magnan. Comme être humain, ça me préoccupe aussi de voir une hausse de morts évitables. »  

La Dre Magnan indique que plusieurs médecins craignent de perdre leur droit de pratique s’ils demandent de l’aide. Pour apaiser ces craintes, elle rappelle que le programme d’aide aux médecins est confidentiel.  

 Si le besoin s’en fait sentir, le médecin pourra être orienté vers d’autres ressources.  

« On offre une réponse rapide 365 jours par année », dit-elle.  

Pourtant, certains vont attendre d’être en profonde détresse avant de demander de l’aide.   

Presque chaque jour   

Le PAMQ est un organisme autonome financé entre autres par les fédérations médicales et le ministère de la Santé. Il doit faire affaire presque chaque jour avec des médecins qui expriment de la détresse ou des idées suicidaires.   

Anne Magnan estime que les médecins consultent de plus en plus pour obtenir de l’aide, mais qu’il reste encore beaucoup de travail à faire.  

« Le fait d’en parler ç’a déjà un effet de soulagement. On évalue également l’urgence de la situation », explique-t-elle.  

Les impacts d’une plainte  

La porte-parole du PAMQ indique que plusieurs facteurs, tant personnels que professionnels, peuvent pousser un médecin au suicide.  

Il peut s’agir de perte de capacité physique, de problèmes de couple ou encore d’événements, comme une plainte en déontologie, qui viennent entacher leur réputation professionnelle.  

« Quand la réputation est mise en cause, ça peut créer une grande détresse », dit-elle.  

Un registre des suicides ?  

La Dre Magnan souhaiterait avoir accès à des données plus fiables pour mieux cerner le problème du suicide chez les médecins.  

Elle verrait d’un bon œil l’ajout des médecins, par le Bureau du coroner, à la liste des professions qui font l’objet d’un suivi, comme c’est le cas pour les policiers ou les agents de sécurité, entre autres.  

« Ce serait bien d’avoir un registre », dit-elle, en précisant que les données concernant les suicides compilées par le PAMQ depuis 2007 comprennent seulement les cas qui lui sont rapportés.    

♦ En 2018, à la suite du suicide d’une médecin résidente, la coroner Andrée Kronström avait recommandé d’implanter dans les établissements de santé un réseau d’employés sentinelles chargés de détecter les personnes à risque de suicide.   

Une véritable hécatombe 

19 % des médecins ont eu des pensées suicidaires au cours de leur vie, selon un sondage de l’Association médicale canadienne.  

 8 % ont eu des pensées suicidaires dans la dernière année.    

  •  Selon plusieurs études, les médecins sont plus à risque que l’ensemble de la population. Par exemple, en 2016, on notait 2,4 suicides par tranche de 20 000 Québécois, contre 6 pour les 20 052 médecins actifs au Québec.   
  •  Aux États-Unis, environ un médecin par jour s’enlève la vie.   
  •  Un rapport publié en Angleterre indique que 28 médecins se sont enlevé la vie entre 2005 et 2013, alors qu’ils faisaient l’objet de procédures disciplinaires relativement à leur pratique.    

 Des gestes qui ont semé l’émoi et l’incompréhension 

Photo Fotolia

Pour mieux comprendre ce qui peut amener des médecins à commettre l’irréparable, notre Bureau d’enquête a épluché sept cas de décès par suicide survenus au cours des cinq dernières années. Au fil des entrevues, les proches des médecins qui se sont suicidés ont tous souhaité que ces récits permettent d’éviter d’autres décès. 

Triste fin pour un jeune père 

Maxime Carbonneau Girouard, 33 ans   

21 juillet 2018   

Hôpital Pierre-Le Gardeur, Terrebonne   

Le travail d’urgentologue de Maxime Carbonneau Girouard l’amenait à côtoyer quotidiennement la souffrance. Il n’aura toutefois pas pu surmonter la sienne. En juillet dernier, il s’est enlevé la vie, dans l’incompréhension la plus totale de ses collègues et de ses proches.  

Son ex-conjointe l’a peu côtoyé durant l’année avant son décès, mais elle indique qu’il avait changé de comportement. Dans les mois précédents, il avait également fait face à une inspection professionnelle du Collège des médecins.   

« Il était passé devant le Collège en septembre 2017 et ç’a sûrement été le plus gros stress de sa carrière de médecin », dit-elle dans une courte entrevue à notre Bureau d’enquête. 

Maxime Carbonneau Girouard a mis fin à ses jours en juillet 2018. Son ex-conjointe croit que l’inspection du Collège des médecins dont il avait fait l’objet a contribué à changer son comportement.
Photo tirée de Facebook
Maxime Carbonneau Girouard a mis fin à ses jours en juillet 2018. Son ex-conjointe croit que l’inspection du Collège des médecins dont il avait fait l’objet a contribué à changer son comportement.

Cela pourrait expliquer en partie son changement de comportement. Mais pour son ex-conjointe, il y a eu d’autres facteurs qui l’ont mené à son décès. Le père de deux jeunes enfants n’était pas quelqu’un qui s’ouvrait facilement.  

Dans les derniers mois, il s’était confié davantage à sa mère. Cette dernière a d’ailleurs été profondément bouleversée par son départ.   

Même s’il reste des zones d’ombre sur ce qui a mené à son geste fatidique (le rapport du coroner n’a pas encore été rendu public), le geste posé par Maxime Carbonneau Girouard aura été un important réveil pour ses collègues sur la détresse vécue par les professionnels de première ligne.  

Séparation difficile  

Un médecin de Lévis, 43 ans   

30 juin 2016   

Hôtel-Dieu de Lévis    

Le rapport du coroner concernant la mort du chirurgien dentiste qui exerçait à l’hôpital de Lévis insiste sur le fait que celui-ci vivait difficilement une rupture amoureuse.  

Selon le coroner, il était un homme très fier et ne voulait même pas parler de la rupture à ses propres parents.  

Après une rencontre de thérapie de couple où il a compris que c’était terminé pour de bon, il a quitté précipitamment les lieux.   

Le médecin a été retrouvé sans vie dans son chalet à Saint-Ferréol-les-Neiges, en banlieue de Québec.  

Dans ce cas comme dans d’autres, le coroner explique que ce dernier avait « les connaissances et les qualifications » ainsi que « l’opportunité de se procurer les articles nécessaires pour mettre son plan à exécution ».  

Sa famille n’a pas souhaité accorder d’entrevue dans le cadre de ce reportage. Nous avons donc conservé son anonymat.   

Stress et dépression 

Dr Hugues Germain, 60 ans  

19 septembre 2014   

Hôpital Jean-Talon, Montréal   

Le chef du département d’anesthésie de l’Hôpital Jean-Talon avait montré des signes de dépression à ses proches.  

La veille de son décès, son gendre l’avait même contacté pour s’assurer que tout allait bien.  

Le matin du 19 septembre, le Dr Hugues Germain a utilisé des moyens avec lesquels les médecins sont familiers pour mettre fin à ses jours.  

La suite des événements est plutôt nébuleuse... et troublante.  

D’après le rapport du coroner, une amie de Hugues Germain, qui se trouvait dans son appartement, a alors quitté les lieux en se disant qu’elle ne pouvait plus rien pour lui et que c’était son souhait de se donner la mort.  

L’amie en question est allée prendre une douche et s’est préparée à aller travailler.   

Elle a ensuite attendu que l’hôpital l’appelle pour l’avertir de l’absence du Dr Germain, avant de finalement appeler les secours.  

Une enquête policière a d’ailleurs eu lieu, mais des accusations n’ont jamais été déposées.  

Selon la coroner Catherine Rudel-Tessier, Hugues Germain était connu comme quelqu’un de très stressé. L’autopsie a permis de déterminer la cause exacte de la mort.  

Contactée pour ce reportage, la famille a tenu à exprimer l’importance de rendre publique son histoire.   

Il pensait pourtant à la retraite   

Benoît Cinq-Mars, 52 ans   

27 mai 2017   

Hôpital du Saint-Sacrement, Québec   

Malgré ses 52 ans à peine, le Dr Benoît Cinq-Mars songeait déjà à la retraite. Il avait annoncé son départ de l’hôpital où il travaillait en ophtalmologie. Il planifiait un voyage en Italie avec sa conjointe des 36 dernières années.  

La veille de son décès, il avait opéré comme d’habitude. Il avait aussi rencontré ses collègues durant une heure. Or, derrière ce beau tableau se cachait une profonde détresse dont il n’avait jamais parlé. 

Photo tirée de Facebook

 

« Ça m’a complètement prise par surprise », confie Josée Villeneuve, qui a été sa femme 26 ans après 10 ans ensemble. Dans une lettre laissée à ses proches, Benoît Cinq-Mars leur dit à quel point il les aime et révèle que ça faisait presque 10 ans qu’il souffrait en silence.  

Sa conjointe doute que son suicide soit directement lié au travail. Elle remarque toutefois qu’il vivait de plus en plus difficilement avec le stress.   

« C’est un travail hyper stressant. Les patients, souvent, après une chirurgie, ils voient ou ils ne voient plus. C’était stressant. »  

D’autant plus que son mari était un homme très exigeant envers lui-même, rigoureux et perfectionniste.  

Poursuites  

Selon Josée Villeneuve, la médecine est un milieu de travail très performant et compétitif, où l’on ne doit pas montrer de signes de faiblesse.  

 

 Avec les années, la pression des interventions chirurgicales devenait de plus en plus insupportable. C’est ce qui aurait poussé le Dr Cinq-Mars à accrocher son sarrau.  

 

 Trois ans plus tôt, il avait été poursuivi pour une somme de 325 000 $. Un patient de 60 ans lui reprochait de ne pas avoir fait le bon diagnostic, et avait dû subir l’ablation de son œil gauche, le seul qui lui restait, quelques jours plus tard.  

 

 Aucun médecin n’aime faire face à une poursuite, affirme Josée Villeneuve, mais son mari soutenait avoir fait son travail dans les règles de l’art et vivait bien avec ça.  

 

 Benoît Cinq-Mars faisait aussi face à une procédure devant le Collège des médecins, avec d’autres collègues, pour la facturation de frais illégaux pour des gouttes au Centre oculaire de Québec. Le conseil de discipline a ordonné un arrêt des procédures deux mois après son décès. Sa conjointe ne croit pas non plus que cela ait un lien direct avec son décès.  

 

 Mort dans son bureau  

 

 Dans la semaine précédant son décès, le Dr Cinq-Mars se disait plus fatigué qu’à l’habitude. C’est le seul signe qu’il a donné à ses proches.  

 

 Le soir du 25 mai 2017, il a été retrouvé mort dans son bureau par des collègues. Son décès a laissé tous ses proches sous le choc.  

 

 « On ne se remet pas de ça. C’est tellement triste qu’ils [ceux qui s’enlèvent la vie] pensent que ce soit mieux de mettre fin à leurs jours plutôt que d’aller chercher de l’aide », dit Josée Villeneuve.  

 

 Elle espère que son témoignage permettra à d’autres d’aller chercher de l’aide.  

 

 Sous pression après un reportage  

 

 

 Dr Alain Sirard, 58 ans  

 

6 décembre 2016   

 

Hôpital Sainte-Justine   

 

 

 Le suicide de médecin le plus médiatisé des dernières années est sans contredit celui du Dr Alain Sirard, à l’Hôpital Sainte-Justine. Le pédiatre s’est enlevé la vie peu de temps après avoir appris que l’Hôpital suspendait son droit de pratique pour un mois.  

 

 Trois ans plus tôt, il avait fait l’objet d’un reportage à l’émission Enquête, dans lequel on donnait la parole à cinq familles d’enfants qu’il avait évalués.  

 

 Le Dr Sirard avait comme spécialité de détecter les signes de mauvais traitements chez les enfants.  

 

 Les familles lui reprochaient d’avoir posé de mauvais diagnostics en soupçonnant de la maltraitance. Dans les jours suivant le reportage, il avait même été poignardé par un inconnu alors qu’il marchait sur la rue.  

 

 Dans les trois ans qui ont suivi le reportage, Alain Sirard a fait l’objet d’une enquête interne, mais aussi d’une enquête du Collège des médecins et de la Commission des droits de la personne (CDP). Dans une lettre laissée après son décès et intitulée L’insupportable lourdeur de vivre sans dignité, il revient sur cette enquête. Il l’avait lui-même envoyée aux médias.  

 

 « Comme un criminel de guerre »  

 

 La missive, remplie d’amertume, dénonce les audiences de la CDP où, dit-il, on l’a questionné durant sept jours « comme un criminel de guerre ». Il ajoute : « C’est ce qui m’a arraché le reste de ma dignité. La Commission des droits de la personne m’ont achevé. »  

 

 Un an après son décès, son fils et sa conjointe avaient également dénoncé l’acharnement médiatique et la détresse que cela aurait causée au Dr Sirard.  

 

 Sa famille n’a pas voulu témoigner pour ce reportage en raison d’une poursuite qu’elle a intentée contre Radio-Canada,  

 

 qui est présentement devant les tribunaux.  

 

 Dans la poursuite de 1,5 million $, les proches du Dr Sirard soutiennent que les démarches de l’émission ont entraîné des sentiments de honte, d’humiliation, de stress et d’angoisse.  

 

 La société d’État, de son côté, indique avoir respecté les normes journalistiques et avoir effectué le reportage dans les règles de l’art.  

 

 Les responsables de l’émission ont notamment interrogé des experts, consulté des dossiers médicaux et certains documents obtenus par la Loi d’accès à l’information.  

 

 Après le décès du Dr Sirard, le comité des médecins, dentistes et pharmaciens de l’Hôpital Sainte-Justine s’est penché sur l’accompagnement des médecins dans des situations particulièrement stressantes, comme le processus disciplinaire.  

 

 

 Morte seule dans son appartement  

 

 

 Une médecin de Maisonneuve-Rosemont, 56 ans  

 

31 mai 2018   

 

Hôpital Maisonneuve-Rosemont, Montréal    

 

 

 La fin de la vie d’une psychiatre de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont est d’une tristesse inouïe.  

 

 La femme de 56 ans vivait seule et isolée. Elle adorait son chat Boots, qu’elle avait trouvé abandonné sur le chantier de rénovation de sa maison. Au moment de son décès, elle n’avait pas donné signe de vie depuis trois semaines.  

 

 Des voisins se sont plaints d’odeurs émanant de son appartement, et c’est le propriétaire qui l’a trouvée sans vie, en mai 2018.  

 

 Triste destin, celle qui a soigné pendant des années des gens aux prises avec des problèmes de santé mentale souffrait elle-même de maladie bipolaire et de troubles obsessifs.  

 

 En arrêt de travail  

 

 « C’est une triste histoire », laisse tomber le Dr Robert Patenaude, qui l’a côtoyée il y a plusieurs années.  

 

 Elle était en arrêt de travail depuis 2014.  

 

 Dans l’année précédant son décès, elle s’était notamment mise à consulter en dermatologie pour ce qu’elle décrivait comme une pellicule plastique qui recouvrait son cuir chevelu.  

 

 Elle prenait des bains plusieurs fois par jour pour se débarrasser du sébum qui s’écoulait de tout son corps, selon le rapport du coroner.  

 

 Le dermatologue qu’elle consultait lui a recommandé de voir un psychiatre, ce qu’elle a refusé de faire en expliquant qu’elle en consultait déjà un.  

 

 Avant son décès, elle avait perdu beaucoup de poids.  

 

 Elle avait toutefois refusé d’être hospitalisée lors de son dernier rendez-vous avec son psychiatre, le 25 avril. On estime qu’elle est morte 15 jours plus tard, même si son corps n’a été découvert que le 31 mai.         

 Elle en avait assez des réformes 

 

 Une médecin de Victoriaville  

 

9 avril 2018   

 

Hôtel-Dieu d’Arthabaska, Victoriaville   

 

 

 Une médecin de l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska, à Victoriaville, a pris tout le monde par surprise en ne rentrant pas travailler le 9 avril dernier. Inquiet, c’est un de ses collègues qui l’a retrouvée morte chez elle.  

 

 Les médecins qui travaillaient avec elle s’étonnaient qu’elle ne se soit pas présentée à une réunion ce matin-là.  

 

 Des proches ont accepté de nous raconter ce que cette professionnelle de la santé vivait parce qu’ils croient qu’elle voulait que son cri de détresse soit entendu.  

 

 « On ne manquait pas de signaux qu’elle allait moins bien, mais rien n’indiquait un risque de suicide », laisse tomber un collègue, à propos de celle qui se disait épuisée et songeait à la retraite.  

 

 Frustrée contre la réorganisation  

 

 Le départ précipité de cette docteure de Victoriaville est d’autant plus difficile à expliquer qu’il n’a été accompagné d’aucune note.  

 

 « On a fouillé partout, mais elle n’a pas laissé de testament moral », dit un autre collègue. Elle avait toutefois pris la peine de dire à son entourage qu’elle avait modifié son testament, laissé bien en vue sur le divan du salon.  

 

 Ceux qui l’ont côtoyée avant sa mort avaient toutefois remarqué une frustration, une colère à l’égard de la réorganisation dans le réseau de la santé.  

 

 Sa charge de travail à l’hôpital s’était alourdie, notamment depuis que le ministère avait insisté pour que les médecins de famille réduisent leurs heures à l’hôpital pour travailler davantage en cabinet.  

 

 Elle dénonçait également la centralisation des décisions à Québec et les fusions forcées d’établissement qui limitaient les initiatives locales.  

 

 « Il y avait une colère, une frustration à l’égard des bouleversements dans le réseau, mais aussi à propos de la philosophie de totalitarisme qui venait d’en haut. Elle a été heurtée dans ses convictions », explique un collègue.  

 Elle a également été affectée par les critiques entourant la rémunération des médecins et la charge de travail qu’ils doivent assumer. 

 Programme d’aide  

 Comme sa vie a toujours été consacrée à la médecine et qu’elle voulait faire taire les détracteurs, elle a mis les bouchées doubles.  

 

 Elle s’est mise à faire plus d’heures, à travailler les jours de congé ou à couper dans ses vacances.  

 

 Son décès a créé bien des remous dans l’hôpital.  

 

 Des représentants du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ) ont été dépêchés sur les lieux pour offrir du soutien à ses collègues dévastés.

 « Un suicide, c’est la mort d’une personne et la détresse de plein de personnes autour », conclut un collègue.

 Réticents à demander de l’aide 

 Les docteurs Sandra Roman et Claude Prévost se sont intéressés à la santé mentale des médecins, notamment l’épuisement professionnel, l’abus de substances et le suicide. Questionnés par notre Bureau d’enquête, ils nous font part de leurs observations.  

 

 Il existe peu de données sur le sujet du suicide des médecins au Québec. Pourquoi ?  

 

  

 Dr Prévost : Il faudrait faire des études qui sont relativement lourdes et complexes à mettre en œuvre. C’est un des obstacles qui font probablement qu’on a peu de données. [...] C’est vrai que les données là-dessus [suicide] proviennent surtout de l’étranger.  

 Pourquoi ne s’intéresse-t-on pas davantage au suicide des médecins ? 

 Dr Prévost : Il est possible que ça suscite peu d’intérêt. Quand on s’intéresse aux enjeux globaux de santé des médecins, c’est clair qu’il y a là quelque chose de plus spectaculaire que les autres problèmes. C’est dramatique, un suicide, on ne se le cachera pas. En termes de nombre de médecins affectés et en termes de capacité de prévention, par contre, on a plus l’impression de faire des choses utiles pour des problèmes qui sont moins dramatiques, comme l’épuisement professionnel.  

 Pourquoi les suicides sont-ils souvent liés à une erreur médicale ou à une poursuite ?  

 

  

Dre Roman : Les erreurs, les plaintes, les poursuites, on est vraiment dans un chapitre qui va toucher l’identité professionnelle de façon très profonde. C’est un des éléments qui va ébranler le plus un médecin. Parfois, c’est anecdotique, mais parfois, il peut y avoir un lien [avec le suicide]. Dans certains cas, c’est [un facteur] plus important.  

Doit-on soutenir les médecins qui vivent ce genre de situations professionnelles ?  

 Dre Roman : Oui, tout à fait. On invite les gens à demander de l’aide lorsqu’ils vivent ces situations-là. Il y a des ressources pour les accompagner, comme le Programme d’aide aux médecins ou encore l’Association canadienne de protection médicale.  

 Dr Prévost : Est-ce que des collègues peuvent le faire ? Je pense que oui, mais ça prend un minimum de formation pour pouvoir donner ce support­­­-là.  

 Pourquoi certains médecins hésitent-ils à consulter lorsqu’ils vivent des difficultés psychologiques ?  

 Dre Roman : Il y a un grand sentiment de solidarité, je dirais, par rapport à leurs collègues, par rapport à leurs patients même. Ils se disent : si je prends du temps pour y aller [consulter], si je m’absente, la charge accrue que ça peut amener aux collègues, la perturbation de la prestation des soins... c’est très, très présent.  

 Il y a des forces importantes qui vont un peu à l’encontre de consulter, d’aller chercher de l’aide.  

 Est-ce que le stress lié au travail a atteint un seuil critique ?  

Dr Prévost : Il n’y a pas de mesure à long terme qui permet d’évaluer le stress au travail. Par contre, la profession a changé, elle s’est complexifiée et la clientèle s’est alourdie. Les médecins ont aussi changé leurs attentes par rapport à leur vie professionnelle. 

Il y a des enjeux de conciliation travail-famille. Les attentes de la société envers les médecins ont changé aussi.  

Il y a 30-40 ans, les poursuites et des choses comme ça, ça ne se discutait pas. On peut suspecter que ces conditions-là ont un impact à différents niveaux, y compris sur le stress. 

Visé par des enquêtes en déontologie, il a pensé au pire

 

Albert Benhaim, médecin omnipraticien, se bat contre le Collège des médecins et la Régie de l’assurance maladie depuis au moins 2010. Il a même publié un livre pour raconter la chasse aux sorcières dont il dit avoir été victime.
Photo Pierre-Paul Poulin
Albert Benhaim, médecin omnipraticien, se bat contre le Collège des médecins et la Régie de l’assurance maladie depuis au moins 2010. Il a même publié un livre pour raconter la chasse aux sorcières dont il dit avoir été victime.

 

Visé par plusieurs enquêtes professionnelles, le Dr Albert Benhaim ne s’en cache pas : il était tellement angoissé qu’il a songé au suicide.  

« J’y ai pensé. Est-ce que je suis passé à l’acte ? Non, j’ai toujours gardé ma lucidité, indique le médecin. Je me disais : j’en ai marre, je veux en finir avec cette souffrance. »  

Albert Benhaim se bat depuis plus de huit ans contre la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) et le Collège des médecins du Québec (CMQ). Les deux instances lui reprochent d’entraver leurs enquêtes en ne remettant pas des documents signés par sa clinique, Physimed, avec un laboratoire médical où les patients de sa clinique pouvaient faire faire leurs tests. 

En 2017, il a même été radié à vie par le Collège, avant que cette décision soit suspendue par le Tribunal des professions.  

Depuis, le Dr Benhaim poursuit également la RAMQ et le Collège pour 2,5 millions $. 

La veille de sa radiation permanente, il a appris de la bouche de son avocat le suicide du Dr Alain Sirard, de l’Hôpital Sainte-Justine, qui était lui aussi visé par une enquête du Collège. C’est le même avocat qui représentait les deux hommes.  

D’autres suicides  

 Selon le Dr Benhaim, une demi-douzaine de médecins se sont enlevé la vie dans les dernières années alors qu’ils faisaient l’objet d’inspections ou d’enquêtes de la part du Collège des médecins. Notre Bureau d’enquête a pu en retracer trois, mais il est difficile de savoir le nombre exact de cas puisque le processus d’inspection du Collège n’est pas public.  

Albert Benhaim dit avoir été particulièrement secoué par le décès de Maxime Carbonneau Girouard, un jeune urgentologue de 33 ans, qui avait fait l’objet d’inspections. « Ils ne le lâchaient pas », déplore-t-il en parlant des démarches du Collège qui s’intéressait à lui depuis plusieurs années.  

« D’autres médecins se sont suicidés, et eux, on n’en parle pas », dénonce aussi l’auteur du livre L’exécution, dans lequel il raconte ses démêlés avec les autorités médicales.  

 « Détresse abominable »  

Selon lui, le processus d’enquête et d’inspection du Collège des médecins provoque énormément de stress, d’angoisse, d’anxiété et même de dépression. « Toute cette détresse est abominable », dit-il.  

Le Dr Benhaim presse le Collège de faire une enquête sur les suicides de médecins. Selon lui, il faut aussi revoir la façon dont les syndics mènent leurs enquêtes. « L’attitude, c’est que vous êtes coupable jusqu’à preuve du contraire. »  

Il suggère de s’inspirer de ce qui s’est fait en Angleterre, où l’organisme de régulation des médecins, le General Medical Council (GMC), a été confronté à une série de suicides de membres qui faisaient l’objet de plaintes.  

Le GMC a ainsi limité les dossiers d’audiences traitées en public aux cas les plus graves et mis en place un projet pour disposer des plaintes de façon consensuelle. Un immense sondage a également été effectué auprès des médecins pour connaître leurs sentiments face aux procédures disciplinaires.  

Au Québec, le Collège des médecins rappelle que sa mission première est la protection du public. La porte-parole, Caroline Langis, rappelle toutefois que le Collège a contribué à la mise sur pied du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ).  

Un programme de suivi administratif a également été mis sur pied pour accompagner les médecins ayant des problèmes liés à la santé mentale. 

  

 Si vous avez besoin d’aide:   

 Ligne québécoise de prévention du suicide  

 www.aqps.info ou 1-866-APPELLE (277-3553)   

 Programme d’aide aux médecins du Québec  

 1-800-387-4166 ou 514-397-08888