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À quoi sert un procès?

Manon Marchand et Raymond Bissonnette, les parents d’Alexandre Bissonnette, s’adressaient aux médias en juin après le
procès de leur fils.
Photo d’archives, Simon Clark Manon Marchand et Raymond Bissonnette, les parents d’Alexandre Bissonnette, s’adressaient aux médias en juin après le procès de leur fils.

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Ma chronique sur la sentence reçue par Alexandre Bissonnette a suscité un courrier abondant.

Je soutenais que la sentence était à la fois juste et sévère à la lumière de l’évolution du droit criminel au Canada, jusqu’aux changements introduits par le gouvernement Harper en 2011, et en Occident, sauf aux États-Unis (à lire ici : jdem.com/bissonnette).

Notre droit, disais-je, qui veut concilier rigueur et compassion, repose aussi sur des fondements différents de ceux d’autres cultures.

Vraie question

L’immense majorité des réactions allait dans mon sens, ce qui ne prouve rien en soi.

Les commentaires défavorables étaient, presque tous, très centrés sur la douleur des proches des victimes. On imagine aisément cette douleur.

Mais ces commentaires défavorables reposent, à mon avis, sur une incompréhension fondamentale de ce qu’est un procès.

Je remercie le lecteur qui m’a aidé à comprendre les sources du malaise que ces commentaires provoquaient chez moi.

Ce lecteur reprend les propos d’Éric Dupont-Moretty, l’avocat criminaliste le plus médiatisé de France. Rien dans ce que je vais dire ne surprendra les professionnels du milieu.

Dupont-Moretty rappelle deux vérités aussi désagréables qu’indiscutables.

La première est qu’un procès ne ramène pas les victimes à la vie.

La seconde est qu’on ne fait pas d’abord un procès pour les proches des victimes, pour les aider à surmonter leur peine.

On fait d’abord un procès pour l’accusé ou, si l’on préfère, pour que la société décide, dans le respect des droits de l’individu et de ses valeurs collectives, ce qu’elle doit faire de cette personne.

Certes, si les proches des victimes ont le sentiment que justice a été rendue, cela pourra avoir un effet cathartique et faciliter le deuil.

Mais ce n’est pas d’abord pour qu’ils se sentent mieux que la justice existe.

De toute façon, si les proches annoncent à l’avance que rien ne les satisfera en bas de 150 ans, on conviendra que la barre est haute.

La vraie question n’est pas : les proches des victimes sont-ils satisfaits du verdict ?

La finalité du droit n’est pas prioritairement thérapeutique.

La vraie question est : la justice, qui n’est pas la vengeance, a-t-elle été rendue ?

Imparfait et frustrant ? Le droit est une construction humaine, et l’humain est imparfait et frustrant.

Responsabilité

Nous, les médias, portons une lourde responsabilité dans la surenchère émotive.

Voyez le nouveau panorama médiatique : information continue qu’il faut nourrir, entrevues répétitives avec les mêmes personnes qui disent parler au nom des autres, prime à l’émotion, concurrence effrénée, peu de temps pour expliquer posément, puissance inouïe des réseaux sociaux, etc.

Tout cela entraîne une surchauffe de passions déjà portées à vif par l’horreur de l’événement.

Cela sert-il la justice qui, du moins chez nous, marche sur cette crête étroite entre l’humanisme et l’objectivité des faits ? Non.

Et durcir les peines jusqu’à parvenir à des sentences absurdes, au nom d’une prétendue dissuasion, est-il le chemin vers un avenir meilleur ?

Non, c’est une triste régression de la civilisation.