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Discriminatoire, le français? Vraiment?

Le fond du problème est cette phrase maudite, « le masculin l’emporte », fer de lance de l’écriture inclusive.

UQAM
Photo d'archives Agence QMI

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Ah, cette langue française, hein? Qu’on peine donc à l’écrire comme du monde! L’écriture, c’est mon métier et, pourtant, il est tout à fait possible que vous retrouviez des petites fautes oubliées dans ce billet. C’est qu’à force, on les voit plus et vous voulez que je vous dise? C’est pas bien grave.  

  

La langue française est non seulement diablement complexe, mais, aux dires des Germains, elle est haute en gorge, efféminée, pompeuse et passéiste, devant l’anglais vendeur et efficace, qui se propage à la vitesse grand V. La langue anglaise serait le vecteur de l’unification des peuples, de la politique, de l’économie, de la dissolution des frontières et de la paix dans le monde.       

  

Parler français, le promouvoir et le protéger serait, en fait, s’entêter à nier sa disparition prochaine et nourrir inconsciemment sa haine des gens et des genres. Le français est sexiste, discriminatoire et on finira bien par le mettre à l’index des langues mortes, un de ces jours heureux.      

  

  

Je me permets en revanche une franchise sans détour : étymologiquement, logiquement et esthétiquement, l’écriture inclusive, je la trouve épouvantable.       

  

La langue française, je dédis ma vie à la comprendre et à lui faire passionnément l’amour chaque fois que je prends mon stylo. C’est donc peu dire que le sujet me touche de plein fouet, puisqu'il m'habite.     

  

À mon sens, l’écriture inclusive, avec ses horribles points et tirets, robotise une langue conçue pour parler à la chair et ses profondeurs. Pour moi, c’est un sacrilège aussi impardonnable qu’une moustache au sharpie sur la Mona Lisa.      

  

Surtout qu’objectivement, l’écriture inclusive n’est pas plus garante d'égalité. Je m’explique.       

  

Il est évident que dans l’emballement personne n’y a porté attention, mais n’avez-vous jamais remarqué que le français est l’une, sinon la langue qui a fait la plus grande place au féminin dans sa grammaire et dans la formulation de ses concepts linguistiques? En anglais, le féminin se résume pas mal à « she » et « woman ». De notre côté, c’est littéralement une chose sur deux qui se dit une, cette et la.       

  

Alors, discriminatoire, le français? Vraiment? Lui qui reconnaît notre genre à ce point?      

  

En fait, je crois que le fond du problème est cette phrase maudite, « le masculin l’emporte », fer de lance de l’écriture inclusive.      

  

Je comprends qu’au premier degré, ça mette en rage, je suis une fille, moi aussi. En y regardant de plus près, toutefois, je crois que la formule est inadéquate, en plus de créer un faux problème. Car dans les faits, ce n’est jamais le masculin avec son pénis patriarcal qui l’emporte, mais le terme neutre.       

  

Le terme neutre exige d’être concis, car il est là pour faire une généralité qui épargne le rythme, sans disperser l’attention, tout en évitant d’alourdir le propos inutilement. Soit très exactement ce que l’écriture inclusive fait. Ici, l'innovation serait de cesser d'enseigner que c'est "le masculin qui l'emporte", au profit d'une définition claire des fonctions du terme neutre.     

  

Je me dis que si d’aventure on voulait vraiment être progressistes, c’est vers la démocratisation de notre langue qu’on se tournerait. Pas son nivellement vers le bas ou sa déconstruction maladive, mais bien sa démocratisation. Par là, j’entends de cesser d’être méprisant avec ceux qui apprennent, essaient et font de leur mieux.       

  

On ne peut pas faire semblant qu’on n’a pas des décennies de sabotage de l'enseignement du français à rattraper, mais c'est le temps de le faire. Beaucoup n’osent pas écrire parce qu’ils font des fautes et passent ainsi à côté du secret de polichinelle que c’est en écrivant qu’on apprend à écrire. À l’école, certes, mais ultimement, chacun à sa manière. Surtout, ils privent par omission l’histoire de témoignages — les leurs —, dédiés à la postérité.       

  

Et ça, c’est pas bon. Le français est exigeant et demande beaucoup d'efforts, mais il ne rejette personne et surtout pas les femmes à qui il a presque entièrement dédié l'essentiel de sa littérature.     

  

Le vrai progrès n’est pas de faire boucherie de notre langue, mais de la rendre aussi accueillante, excitante et belle à apprendre qu’elle l'est déjà, sous notre nez. Lui redonner toutes ses lettres de noblesse, sans la cantonner dans un élitisme inévitablement mortuaire.     

  

Le français québécois n’est pas précieux, même s’il vaut tout l’or du monde. De fait, il est accessible par nature.      

  

Vous savez, la langue ne sert pas qu’à s’exprimer ou appeler à l’aide, mais à décrire et à s’expliquer l’existence. À vaincre ses peurs.      

Nous devrions être fiers de notre langue, parce qu’elle fait de nous les ressortissants d’une culture millénaire fondamentalement curieuse et charnelle, qui a voulu transmettre les codes de ce qu’elle a vu, réalisé et compris.      

C'est notre devoir aujourd'hui d'en être dignes.     

Enfin, je me permettrai surtout de gentiment rappeler que si le français est si important, c’est parce qu’au Québec, c’est par la langue qu’on se présente à l’autre, qu'on se tient la main et qu'on se serre les coudes.