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La deuxième fois sera-t-elle la bonne pour Bernie Sanders?

La deuxième fois sera-t-elle la bonne pour Bernie Sanders?
AFP

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Le sénateur indépendant du Vermont Bernie Sanders a annoncé son intention de briguer l'investiture démocrate pour l'élection présidentielle de 2020. Malgré sa performance étonnante en 2016 et bien qu’il parte parmi les favoris, la victoire est loin d’être assurée pour lui.  

Bernie Sanders a annoncé sa candidature à la présidence ce matin sur les ondes de la radio publique du Vermont. Cette annonce avait moins de panache que celle qu’il avait faite en mai 2015 au bord du lac Champlain. Les attentes sont toutefois beaucoup plus élevées cette fois. Si le Bernie Sanders de 2015 était une curiosité à qui on donnait très peu de chances de déranger Hillary Clinton, qui ne l’a pas pris au sérieux pendant plusieurs mois, le Bernie de 2019 démarre sa campagne dans le peloton de tête et personne ne commettra l’erreur de ne pas le prendre au sérieux. Malgré cela, la voie vers la nomination démocrate s’annonce tortueuse pour lui et sa nomination demeure un scénario improbable.   

Des atouts précieux  

Ça ne veut pas dire que Sanders n’a pas d’atouts. Sa campagne de 2016 l’a fait connaître de la vaste majorité des électeurs. Il aura donc moins d’efforts à faire et moins de ressources à dépenser que plusieurs adversaires qui doivent d’abord se faire un nom. De plus, il a démontré en 2016 qu’il attire une catégorie clé d’électeurs qui ont fait pencher la balance en faveur de Trump en 2016, soit les hommes blancs moins scolarisés d’âge moyen ou avancé des régions périphériques. Ce n’est pas rien.   

Il est aussi indéniable qu’il avait déclenché une ferveur en 2016 qui engageait un grand nombre de jeunes. Il faut par contre admettre qu’il a beaucoup bénéficié d’avoir été le seul candidat qui se démarquait suffisamment pour profiter de la vague d’insatisfaction qui courait dans le Parti démocrate envers Hillary Clinton et l’establishment du parti dont elle était le porte-étendard. La situation sera très différente cette fois-ci.  

Le meilleur pour battre Trump?  

Bernie Sanders est mieux connu que les autres candidats et il obtient des résultats un peu supérieurs à la plupart d’entre eux dans les sondages d’intention de vote contre Donald Trump, à l’exception de Joe Biden, qui est encore plus connu et qui obtient une marge un peu plus grande. La différence avec les autres candidats est toutefois mince et il faut retenir que les candidats moins connus aujourd’hui le seront beaucoup plus dans quelques mois. En réalité, je regrette de décevoir ceux qui commenteront la course démocrate en insistant sur le fait qu’un candidat ou l’autre a plus de chances de l’emporter sur Donald Trump, mais les études de science politique démontrent que l’identité du candidat n’a qu’une incidence marginale sur le vote présidentiel.   

2020 ne sera pas une répétition de 2016  

Ce qui est plus important est que Bernie Sanders ne bénéficiera pas du traitement de faveur que les médias lui ont accordé en 2015-2016, alors qu’il a été relativement peu mis à l’épreuve dans les premiers mois. Les problèmes liés à a candidature ne seront pas glissés sous le tapis. Par exemple, la mollesse de son appui au contrôle des armes à feu (impopulaire au Vermont) lui coûtera des votes. Même si les problèmes financiers de son épouse sont des peccadilles comparés à la montagne de scandales qui entoure la famille Trump, les règles normales de la politique dont l’actuel président semble exempté continuent de s’appliquer à tous les autres. Même si personne n’en parlera à voix haute et que d’autres candidats (dont Joe Biden et Elizabeth Warren, sans oublier Trump) sont de la même génération que lui, son âge avancé lui nuira. Surtout, contrairement à la plus grande partie de la campagne précédente, Sanders sera sur la défensive dès le départ.  

L’autre différence majeure avec 2016 est évidemment la taille et la nature du groupe de candidats et de candidates. Alors que Sanders était alors le seul candidat qui pouvait légitimement incarner la gauche et s’opposer à l’establishment, il est cette fois-ci en très bonne compagnie. Même si les autres candidats ne sont pas aussi prompts que lui à se dire «socialistes», ils n’ont pas moins endossé les principales demandes de la gauche du parti, notamment l’assurance-santé publique pour tous, les impôts plus élevés pour les grandes fortunes et le «Green New Deal». Ce sont des politiques relativement populaires dans l’opinion, mais il est moins certain qu’elles puissent aller très loin au centre de l’électorat si on leur colle trop fortement l’étiquette «socialiste».   

C'est loin d'être gagné d'avance  

Deux faiblesses de Bernie Sanders qui ont freiné son ascension en 2016 sont encore présentes. Premièrement, Sanders a eu du succès auprès des électeurs masculins blancs mais il était loin derrière Clinton parmi les femmes et les minorités ethno-raciales. Dans plusieurs États clés, l’électorat afro-américain ou hispanophone forme un bloc majoritaire lors des primaires démocrates et celui ou celle qui s’en attirera la plus grande part aura de fortes chances de l’emporter.   

Un autre facteur qui avait coûté cher à Sanders aux primaires était son statut d’indépendant. Dans plusieurs États, le vote aux primaires est restreint aux électeurs inscrits en tant que démocrates et la participation aux primaires est plus élevée chez les électeurs qui s’identifient plus fortement au parti, ce qui compliquera la tâche de Sanders.   

Si Joe Biden décide de se lancer, ce qui semble probable, il attirera une bonne partie de l’électorat masculin peu scolarisé sur lequel compte Sanders. Même si Biden incarnera la continuité et l’establishment du parti, il y aura tellement de candidats qui prétendront représenter le renouveau que Sanders aura beaucoup plus de mal à se démarquer qu’en 2016.   

Finalement, pour un candidat destiné au peloton de tête dont la candidature était attendue de tous, il est étonnant qu’aucune tête d’affiche du Parti démocrate n’ait immédiatement endossé sa candidature. On pense notamment à Alexandria Ocasio-Cortez , la vedette montante de l’aile gauche du parti qui a beaucoup d’affinités avec Sanders mais qui est restée muette ce matin.  

Somme toute, Bernie Sanders sera un facteur important dans l’élection primaire démocrate, mais il part avec de sérieux handicaps et il faudra plusieurs mois avant d’être fixé sur la viabilité de sa campagne. Chose certaine, sa présence va secouer un peu l’ardeur des militants de toutes parts, en attendant que la prochaine grosse pointure, Joe Biden, se décide à entrer ou non en scène.      

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM . On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM