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Le gouvernement Couillard a enrichi une mystérieuse entrepreneure

Des prêts d’Investissement Québec et un contrat d’Hydro-Québec à Nexolia enrichissent une mystérieuse femme d’affaires

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Le gouvernement Couillard a financé en totalité l’achat d’une usine de pâtes et papiers par une mystérieuse entrepreneure qui s’est vite enrichie en la revendant moins de deux ans plus tard le double du prix. 

Vicky Lavoie était jusqu’alors inconnue dans le domaine des pâtes et papiers. 

Dans le monde des affaires, elle est peu connue aussi, son expérience étant surtout dans le développement économique régional. 

Malgré tout, elle et son entreprise Nexolia Bio­énergie ont réussi à acheter les installations fermées de Fortress Paper de Lebel-sur-Quévillon, au Nord-du-Québec, pour 15,3 millions $ en 2016 grâce à une importante aide de l’État. 

Les installations de l’usine de pâtes et papiers de Lebel-sur-Quévillon, près de Chibougamau, dans le Nord-du-Québec, en 2013.
Photo d’archives
Les installations de l’usine de pâtes et papiers de Lebel-sur-Quévillon, près de Chibougamau, dans le Nord-du-Québec, en 2013.

Légumes en serre 

Le gouvernement provincial espérait qu’elle redémarre l’usine de cogénération de ce complexe pour produire l’électricité nécessaire à la culture de légumes en serre. 

Celle-ci comptait se financer en détruisant le reste des installations pour récupérer le métal. 

Grâce à des prêts consentis par Investissement Québec (IQ), Mme Lavoie a donc mis la main sur les immeubles, les machines, mais également sur cet important contrat de production énergétique par biomasse de 45 mégawatts (MW), signé avec Hydro-Québec à près de 12 cents le kilowattheure (kWh). 

Cependant, Québec n’avait pas tout prévu : moins de deux ans plus tard, Mme Lavoie s’est entendue avec Chantiers Chibougamau (une importante entreprise de foresterie en Abitibi) et lui a vendu les actifs de pâte et de cogénération pour plus de 32 M$, selon un document obtenu par Le Journal

En plus, Nexolia a conservé un peu moins des deux tiers du contrat d’électricité, ce qui lui assurera des revenus de près de 800 M$ au cours des 25 prochaines années. 

La biomasse est constituée des résidus forestiers, qui sont brûlés dans des usines (de cogénération) pour créer de la vapeur afin de produire de l’énergie. 

Sauver Lebel-sur-Quévillon ? 

En juin 2016, la ministre de l’Économie d’alors, Dominique Anglade, se trouve à Lebel-sur-Quévillon. Cette petite ville, située au nord-est de Rouyn-Noranda, peine à retenir ses citoyens depuis la fermeture de l’usine de papier Domtar, en 2008. 

Elle y annonce un prêt de 10 M$ pour «la mise en valeur» de ce site industriel au bénéfice de Nexolia Bioénergie, qui doit construire des serres chauffées par la vapeur de l’usine de biomasse. 

Des documents publics montrent toutefois que l’engagement financier du gouvernement est devenu beaucoup plus important que ce qui était annoncé ce jour-là. 

Selon nos informations, Nexolia s’est endettée de 7 M$ envers Fortress Paper lors de l’achat. Cette dette a ensuite été refilée à Investissement Québec. L’engagement total de fonds publics s’élève donc à près de 17 M$. 

Toujours fermée 

Mme Lavoie affirme en entrevue avec Le Journal avoir mis de l’argent de sa poche dans ce projet, sans préciser combien. 

Le montage financier de l’entreprise est «créatif», reconnaît celle qui comptait financer son achat en démantelant une partie de l’usine pour récupérer son métal. 

Le ministère de l’Économie savait que Nexolia «avait conclu un contrat avec un ferrailleur pour le démantèlement du complexe industriel, en excluant l’usine de cogénération», a reconnu un porte-parole du ministère. 

Malgré les millions de dollars prêtés par Québec, le complexe industriel de Lebel-sur-Quévillon n’est toujours pas en activité en 2019. 

Selon nos informations, le gouvernement Legault est en négociation avec Chantiers Chibougamau, qui demande à son tour une importante contribution financière pour mettre les installations à niveau et redémarrer la production de pâte à papier. 

De son côté, Mme Lavoie ne veut pas révéler l’ampleur du profit récolté dans cette aventure. Elle indique avoir payé ses dettes envers IQ, des pénalités à Hydro-Québec, ses frais d’avocats, et avoir conservé un léger pourcentage. 

«Le gros problème de Chantiers Chibougamau et ce pourquoi ça leur a coûté cher, dit-elle, c’est qu’ils se sont dit : “on va attendre que Fortress fasse faillite pour racheter ça 1 $”. C’est leur prémisse de base qui a fait que ça s’est terminé comme ça.» 

Pourquoi une inconnue ? 

De son côté, l’ancienne ministre Anglade a commenté le dossier lundi en soutenant qu’il est normal que le gouvernement prenne des risques pour appuyer des projets générateurs d’emplois et que la situation peut changer en cours de route. 

Pourquoi le gouvernement Couillard a-t-il choisi de soutenir financièrement Nexolia, complètement inconnue dans le monde de la foresterie, pour ensuite appuyer un nouvel acheteur un an plus tard? 

«J’étais la seule à être allée au batte», répond la propriétaire de l’entreprise, Vicky Lavoie. 

 – Avec Jean-François Gibeault et Marie Christine Trottier 

800 millions $ de revenus sur 25 ans 

Sa propriété de Saint-Lazare, au sud-ouest de Montréal.
Photo tirée du compte Facebook de Vicky Lavoie
Sa propriété de Saint-Lazare, au sud-ouest de Montréal.

Avec les profits de la vente de l’usine à papier financée par le gouvernement, Vicky Lavoie a pu payer «cash» une centrale électrique biomasse à Chapais, où elle pourra engranger des revenus de près de 800 millions $ sur les 25 prochaines années grâce à un contrat d’électricité garanti, aux frais des consommateurs. 

«J’ai pris l’argent que j’ai fait à Quévillon. Je suis allée acheter cash la centrale de Chapais et j’ai mis mon contrat d’électricité dessus», confirme Mme Lavoie au Journal

Mais comment sa compagnie Nexolia a-t-elle pu scinder un contrat énergétique remporté en appel d’offres pour un projet précis, soit le redémarrage des installations de Lebel-sur-Quévillon, puis le déménager dans une autre ville ? 

Hydro-Québec affirme avoir les mains liées par une clause du contrat qui permet au détenteur de le déménager à sa guise. 

Le deal de Chapais 

L’attrait de la filière biomasse pour Nexolia s’explique par la générosité du contrat, qui prévoit un tarif indexé de près de 12 cents le kilowattheure. 

Il provient d’un décret du gouvernement Charest, qui voulait en 2011 favoriser le développement économique régional en forçant la société d’État à acheter cette énergie coûteuse. En comparaison, les Québécois paient en moyenne un peu plus de 7 cents par kilowattheure. 

Pour accepter de vendre les installations à Chantiers Chibougamau, Mme Lavoie a exigé de conserver 28 MW sur le contrat de 45 MW. Au total, il pourra rapporter à l’entreprise 800 M$ de revenus sur une période de 25 ans. 

Au printemps 2018, Mme Lavoie a acheté la centrale biomasse de Northland Power à Chapais «au prix de la ferraille», soit 3,3 M$. 

La valeur de l’usine était très faible, car son contrat d’approvisionnement arrivait à échéance. Hydro-Québec ne souhaitait pas le renouveler. La femme d’affaires a toutefois un atout dans sa manche : un nouveau contrat de 25 ans. 

À ce jour, l’entente n’est pas signée, car Nexolia a besoin d’un client qui utilisera la chaleur de l’usine. Elle va proposer de nouveau son projet de serres chauffées par la biomasse. Mme Lavoie affirme d’ailleurs avoir aidé à sauver 52 emplois en empêchant la centrale de fermer. 

Qui est Vicky Lavoie ? 

On voit ici Vicky Lavoie dans son écurie.
Photo tirée du compte Facebook de Vicky Lavoie
On voit ici Vicky Lavoie dans son écurie.
  •  Amatrice d’équitation, son entreprise Nexolia se spécialise également dans le dressage de chevaux 
  •  Elle a donné une maison à la Fondation Hôtel-Dieu d’Alma 
  •  Elle a étudié en administration des affaires à l’Université du Québec à Chicoutimi 
  •  Elle a été directrice de la Société de développement économique Uashat mak Mani-Utenam 
  •  Elle est propriétaire d’un domaine sur le chemin du Fief, à Saint-Lazare au sud-ouest de Montréal, évalué à 1 964 000 $  

Des transactions de plusieurs millions 

2005 : Domtar cesse la production de son usine de papiers de Lebel-sur-Quévillon. 

2012 : Fortress Paper achète l’usine de pâte kraft de Lebelsur-Quévillon et lance un projet de pâte cellulosique, qui tombe à l’eau. 

Juin 2016 : La ministre Dominique Anglade annonce une contribution financière de près de 10 M$ à Nexolia Bioénergie pour acheter le site industriel. La transaction totale est de 15,36 M$ et Nexolia conserve une dette de 7 M$ envers Fortress. 

Juin 2016 : Pour se financer et payer Fortress, Nexolia compte démolir les bâtiments, excepté l’usine de cogénération, et vendre la ferraille. Nexolia ne réussit toutefois pas à obtenir le permis de démolition de la municipalité. 

Août 2017 : Moins d’un an après avoir acheté l’usine, Nexolia revend une partie des installations à Chantiers Chibougamau. À ce moment-là, elle devait toujours 7 M$ à Fortress Paper. Investissement Québec accepte de reprendre cette dette.