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La cérémonie des adieux

Qu’auriez-vous fait à la place de Michel Cadotte?

GEN-MICHEL-CADOTTE-HOMICIDE INVOLONTAIRE
Photo Agence QMI, Toma Iczkovits

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Donc, Michel Cadotte a été reconnu coupable d’homicide involontaire.

Que voulez-vous, la loi c’est la loi. Et monsieur Cadotte a brisé la loi, alors...

« Dura lex, sed lex », comme le dit l’adage.

La loi est dure, mais c’est la loi.

LE RIDEAU DE FER

Il y a quelques années, je suis allé à l’Hôpital de Verdun voir mon père qui était couché sur une civière à l’urgence.

Je suis tombé sur l’une de mes tantes, qui souffrait d’Alzheimer. Ébouriffée, en jaquette, décharnée.

L’ombre d’elle-même.

Sophie et Richard ne sont pas bons aux fourneaux, mais ils savent cuisiner leurs invités! Invitez-vous à la table de Devine qui vient souper? une série balado originale.

Quand elle m’a aperçu, un sourire lumineux a éclairé son visage. Elle était heureuse de me voir, mais elle ne savait pas pourquoi. Elle ne me reconnaissait pas.

Je voyais dans ses yeux qu’elle faisait des efforts surhumains pour tenter de m’identifier. Elle fouillait désespérément chaque recoin de sa mémoire, mais en vain.

Les rayons de sa mémoire étaient vides. Comme une bibliothèque incendiée. Un appartement au lendemain d’un déménagement.

Elle avait les yeux d’un sourd, comme le chante Richard Desjardins. Exorbités, avides, affamés.

Je lui disais quelque chose, mais quoi ? Qui étais-je ? Pourquoi ma présence la rendait-elle si joyeuse ?

Et puis, quelques secondes plus tard, j’ai vu un rideau de fer descendre dans son regard.

Pas descendre, mais tomber.

Et elle a sombré de nouveau dans sa nuit sans lune.

Enfermée dans son corps, dans sa tête. Comme dans un cachot.

Je me souviendrai toute ma vie de ce que j’ai vu dans ses yeux, alors.

La terreur. La terreur pure.

Certains disent que l’Alzheimer est une douce dérive, un long sommeil, comme un étang calme, sans ride ni remous.

Ce n’est absolument pas ce que j’ai vu ce jour-là.

J’ai vu l’effroi. L’épouvante. L’horreur.

Une femme qui ne savait pas où elle était ni qui elle était.

Une conscience perdue dans un trou noir, obligée de regarder un monde qu’elle ne comprend pas.

SUR LE QUAI

Imaginez que c’est votre femme qui vit cela, jour après jour après jour.

Bien sûr que vous voulez mettre fin à ses souffrances ! C’est le contraire qui serait cruel, inhumain.

Comme l’a déjà dit un médecin qui offre l’aide médicale à mourir, on pique des chiens pour moins que ça.

« Non-assistance à personne en danger », ce n’est pas un crime ? Voir quelqu’un se noyer et ne pas lui tendre la main, ne pas lui jeter une bouée ?

Eh bien, la femme de Michel Cadotte se noyait. Jour après jour après jour. Comme dans une mauvaise version du Jour de la marmotte.

Et il aurait dû rester sur le quai, à la regarder se débattre ?

On dit qu’on ne peut offrir l’aide médicale à mourir aux personnes atteintes d’Alzheimer ou aux grands handicapés, car leur mort n’est pas imminente.

Ces gens peuvent encore vivre 10, 15 ou 20 ans.

Il faudrait s’entendre sur la définition du mot « vivre ».

Moi, j’appelle ça « exister ». Comme une plante.

UNE LOI INHUMAINE

Le jury n’avait pas le choix de condamner Michel Cadotte. Ce dernier a brisé la loi, et la loi, c’est la loi.

Mais quand une loi est inhumaine, il faut la changer.

C’est une simple question d’humanité.