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L’inévitable ingérence

POL-TEMOIGNAGE-JODY
Photo Agence QMI, Matthew Usherwood Le témoignage de Mme Wilson-Raybould est une déclaration de guerre politique contre le gouvernement, dont elle est pourtant toujours députée.

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On s’en doutait fortement. L’ex-ministre de la Justice et procureure générale Jody Wilson-Raybould a fait le choix de s’en prendre à l’intégrité même du premier ministre Justin Trudeau. Impossible de comprendre autrement son témoignage devant le comité de la justice.

La force de l’attaque est telle qu’à quelques mois seulement du scrutin fédéral, son choix prend des airs de déclaration de guerre politique contre le gouvernement, dont elle est pourtant toujours députée. Deux interprétations s’entrechoquent plus que jamais. Celle de M. Trudeau, de son ex-conseiller principal et du greffier du Conseil privé, nie toute pression indue exercée l’automne dernier sur Mme Wilson-Raybould visant à sauver SNC-Lavalin d’un procès criminel.

Celle de Mme Wilson-Raybould dit exactement le contraire. Son récit est celui de « pressions soutenues » et « partisanes » de leur part, donc « inappropriées ». Incluant des « menaces voilées » qu’elle dit avoir subies pour renverser la décision de la Direction des poursuites pénales de ne pas accorder une entente de réparation à SNC-Lavalin.

Tentative raisonnée

Traduction : pendant des mois, elle aurait été victime de tentatives répétées d’ingérence politique auprès du système judiciaire dont elle était la gardienne. Pour les conservateurs et les néo-démocrates, c’est un cadeau tombé du ciel.

Le récit le plus probable serait toutefois nettement plus nuancé. Le premier objectif de M. Trudeau, après tout, était louable : sauver les milliers d’emplois de SNC-Lavalin au pays. Le deuxième, en pleine année électorale, était bien entendu politique : sauver de précieux sièges libéraux au Québec.

Je laisserai aux juristes le plaisir de statuer si les pressions exercées sur Mme Wilson-Raybould étaient ou non de nature criminelle. À l’opposé, sur le plan économique, la tentative de M. Trudeau de trouver une « solution » pour SNC-Lavalin, même nourrie en partie par des intérêts partisans, n’en était pas moins raisonnée. Bref, dans les circonstances, ses tentatives alléguées d’ingérence étaient pour ainsi dire inévitables.

La réponse qui fait mal

Mme Wilson-Raybould a également répondu à la question qui tue. À savoir pourquoi, si les « pressions soutenues » dont elle se dit avoir été la victime étaient aussi « inappropriées » qu’elle le jure, n’a-t-elle pas démissionné dès l’automne dernier ?

Sa réponse : face aux pressions qu’elle subissait, elle est restée pour « protéger » l’État de droit et l’indépendance du pouvoir judiciaire. Qu’elle soit fondée ou non dans les faits, sa réponse risque d’endommager l’image d’intégrité du premier ministre. Du moins, hors Québec, là où la nécessité de sauver les emplois de SNC-Lavalin, une compagnie québécoise, frôle le dégoût.

Mme Wilson-Raybould mettait néanmoins le doigt sur une grave lacune dans notre régime. Soit que le procureur général, étant aussi ministre de la Justice, siège au cabinet. Ce qui politise nécessairement le poste névralgique de procureur général, pourtant censé être indépendant du politique.

La solution ? S’inspirer de la Grande-Bretagne en séparant le poste de ministre de la Justice de celui du procureur général. Ce dernier ne siégeant pas au cabinet. Si c’était le cas au Canada, ce présumé « scandale » n’aurait jamais eu lieu.