/misc
Navigation

La routine habituelle, quoi...

La routine habituelle, quoi...
AFP

Coup d'oeil sur cet article

Après un début du mois de février qui lui avait été plutôt favorable, la dernière semaine a été dure pour le président Trump, qui n’avait pas l’air d’un grand gagnant à son retour du Viêtnam.   

Pendant que nous traversions une semaine forte en émotions autour de l’affaire SNC-Lavalin, plusieurs événements d’une ampleur comparable secouaient la politique américaine. Pourtant, si on a l’impression que les têtes s’apprêtent à rouler au nord de la frontière, c’est presque la routine à Washington où, à l'ère Trump, les règles normales de la politique semblent suspendues. Quatre événements sont à retenir.    

La Chambre des représentants s’oppose à l’état d’urgence  

Mardi, par un vote de 245 à 182, la Chambre a voté en faveur d’une résolution pour annuler la déclaration d’état d’urgence grâce à laquelle Donald Trump s’apprête à détourner des milliards de dollars vers la construction d’un mur à la frontière sud, alors que le Congrès lui a explicitement refusé ce financement à de multiples reprises. Clairement, cette procédure contrevient à l’article 1 de la Constitution qui stipule que c’est le Congrès seulement qui peut allouer des fonds publics. Treize républicains ont rejoint la totalité des démocrates pour dénoncer ce qu’ils perçoivent comme un abus de pouvoir de la part de l’exécutif.    

La résolution va maintenant au Sénat, qui doit la voter à la majorité simple. Trois républicains ont déjà signalé leur intention de se joindre aux 47 démocrates. Il ne faudrait donc qu’un seul autre sénateur républicain pour que le Congrès rejette formellement la déclaration d’état d’urgence. Le président pourra toutefois opposer son veto à cette résolution et il est fort probable, voire certain, qu’il n’y aura pas suffisamment de républicains disposés à le défier pour renverser ce veto (au vote des deux tiers dans les deux chambres). En privé, les législateurs républicains sont furieux contre le président, car il leur impose une procédure qui pourrait facilement être reprise par un président démocrate pour imposer ses propres priorités contre la volonté de la majorité du Congrès.    

Pour garder l’appui de ces législateurs, le président a besoin de rester en position de force face à l’électorat. Jusqu’au début de la semaine, il semblait assez bien installé dans une telle position, alors que les points qu’il avait perdus pendant le «shutdown» lui étaient revenus et qu’il était confiant de pouvoir continuer à remonter.    

Cohen implique le président  

Mercredi, les yeux étaient rivés sur le témoignage public de Michael Cohen à la Chambre des représentants (voir ma chronique de jeudi). Au-delà du cirque médiatique et des mots durs de l’ancien avocat de Trump à l’égard de son ex-client, on retient que des preuves matérielles incontournables existent de l’implication de Trump dans les paiements illégaux pour faire taire ses ex-maîtresses à la veille de l’élection. On sait aussi que Cohen est en communication avec les procureurs fédéraux de New York qui passent au peigne fin les multiples allégations de fraude qui visent les entreprises de Trump.   

D’autre part, ceux qui s’attendaient à voir apparaître une preuve irréfutable (le fameux smoking gun) dans l’affaire de la collusion avec les services russes en 2016 ont été déçus. Les preuves de complot dans ce dossier seront difficiles à établir, malgré une flopée de contacts entre des membres de l’entourage de Trump et divers personnages russes. Ce n’est qu’un début, puisque plusieurs autres témoins viendront apporter leurs points de vue sur ces événements. Si le même scénario se répète chaque fois, les républicains tenteront de transformer la scène en spectacle pour attaquer la crédibilité des témoins alors que les démocrates chercheront plutôt à découvrir les faits.     

En bout de ligne, il est encore loin d’être certain qu’on puisse établir hors de tout doute raisonnable que le président Trump était directement et personnellement impliqué dans l’affaire de l’ingérence russe dans la campagne de 2016. Par contre, il est tout à fait possible que les enquêtes périphériques à cette affaire débouchent sur des preuves matérielles convaincantes impliquant Donald Trump dans d’autres activités criminelles, y compris notamment des fraudes fiscales et des fraudes bancaires. Si c’est le cas, est-ce qu’il faudra abandonner ces charges sous prétexte que ce n’était pas celles-là qu’on cherchait à l’origine de l’enquête? C’est ce que prétendent les supporters du président.    

Au bout du monde pour rien  

Jeudi, Donald Trump paradait au Viêtnam pour un deuxième sommet avec Kim Jong-un qui n’a donné aucun résultat concret. C’était prévisible. Le succès de tels sommets dépend avant tout de la préparation, et il est évident que Donald Trump s’est fié entièrement à son sens (mythique) de l’improvisation, d’où l’absence de résultats.   

Les services de renseignement américains, à qui le président fait la sourde oreille, préférant se fier à la parole de ses amis Kim et Poutine, avaient déjà observé qu’il est pratiquement impossible que le petit dictateur nord-coréen abandonne son programme nucléaire. Pour Kim, il en coûte bien peu de retarder son avancement pendant quelques années en échange d’une reconnaissance internationale inespérée et d’une réduction de l’engagement militaire américain sur la péninsule.    

Cet échec patent de la diplomatie trumpienne est présenté par le président et ses apologistes comme un retrait stratégique qui lui permettra de revenir en force. Peut-être. On verra. Dans l’immédiat, cependant, du point de vue de ses relations publiques, ce voyage au bout du monde pour rien a été désastreux. À cause du décalage horaire, pratiquement aucun moment du sommet n’a retenu l’attention des médias absorbés par le témoignage de Cohen et ses suites. De plus, ce qui en est ressorti n’était pas vraiment à l’avantage du président. Ses apologistes ont beau soutenir que son obséquiosité à l’endroit du petit tyran nord-coréen est une stratégie de négociation, la modestie des résultats obtenus commence à soulever de nombreuses questions sur les affinités autocratiques de Trump.    

De toutes les images qui se dégageront de cet épisode, celles qui feront le plus mal à Trump sont liées à l’affaire Warmbier. En réponse à une question sur cet étudiant américain qui est mort aux États-Unis après avoir été torturé par le régime de Kim, Trump insistait que Kim lui-même n’y était pour rien, car c’est ce qu’il lui a affirmé vigoureusement lui-même. Les parents de l’étudiant, qui avaient été dans le passé reconnaissants envers Trump pour le rapatriement de leur fils à l’article de la mort, ont vivement dénoncé le président pour son refus d’admettre la responsabilité première de Kim dans cette affaire. L’empressement de Trump à rejeter le blâme sur son prédécesseur Barack Obama convaincra sans doute les convertis, mais l’épisode fournira des arguments rhétoriques implacables à ses adversaires politiques.   

Népotisme et conflits d'intérêts  

Vendredi, une autre démonstration du népotisme rampant et des conflits d'intérêts endémiques de l’administration Trump est venue s’ajouter à une liste déjà longue. Selon des reportages solides, son gendre Jared Kushner aurait reçu ses certifications de sécurité uniquement après que le président ait insisté pour qu’on renverse la décision des autorités du renseignement. Il a aussi été démontré noir sur blanc que le président a menti à de multiples reprises dans ces déclarations publiques au sujet de ces certifications pour son gendre. Un jour, quelqu’un arrivera peut-être à m’expliquer comment ce fils de milliardaire, qui agit au nom d’un président milliardaire alors que les deux continuent de faire des affaires aux quatre coins du monde, peut prétendre mener une politique «populiste» au nom d’un mouvement qui vise à enrayer la corruption des élites, mettre fin au favoritisme et redonner le pouvoir au peuple. Bonne chance.   

Dans l’ensemble, donc, c’était une petite semaine comme les autres en politique américaine. Comme disait un perroquet bien connu, «La routine habituelle, quoi...»   

* * *   

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM . On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM