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Une crise parfaitement canadienne

Dans l’affaire SNC-Lavalin, on trouve les traces d’un Canada dont les clivages sont encore nombreux et non résolus.
Photo d’archives, Agence QMI Dans l’affaire SNC-Lavalin, on trouve les traces d’un Canada dont les clivages sont encore nombreux et non résolus.

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Enclenchée par des allégations explosives d’ingérence politique du bureau de Justin Trudeau sur le pouvoir judiciaire, l’affaire SNC-Lavalin a pris la forme d’un combat à finir. Entre le premier ministre et son ex-ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, première femme autochtone nommée à ce poste prestigieux, la lutte est féroce.

Sur fond d’année électorale, un seul en sortira gagnant. Ou M. Trudeau finira par contrer la version de son ex-ministre voulant qu’elle ait été punie pour sa défense de l’indépendance judiciaire et son refus d’offrir une entente de réparation à SNC-Lavalin. Ou Mme Wilson-Raybould réussira à imposer l’image d’un premier ministre sans scrupule, obsédé par sa propre réélection.

Or, comme un bon ami me le faisait remarquer, cette crise est surtout le parfait microcosme de la société canadienne. C’est ce qui lui donne toute sa force de frappe politique. À bien y penser, on y trouve en effet les traces d’un Canada dont les clivages sont encore nombreux et non résolus.

Une société fracturée

Clivage Blanc-Autochtone. La détermination de Mme Wilson-Raybould à défendre « sa vérité » se nourrit certes de sa vision du droit. Face à un premier ministre blanc, elle n’en symbolise pas moins le refus des humiliations historiques subies par les Autochtones. Et ce, dans un contexte où la « réconciliation » entre Blancs et Autochtones passe par la « vérité » trop longtemps ignorée de ces derniers.

Clivage homme-femme. En cette ère où la parole des femmes se libère de plus en plus, cet affrontement est aussi celui d’une femme forte et d’un homme qui, avant de la rétrograder, se disait féministe.

Clivage Québec-Canada. L’affaire SNC-Lavalin oppose une multinationale québécoise à un Canada anglais se plaisant encore et toujours à se draper dans la certitude illusoire de sa supériorité morale face à un Québec jugé corrompu jusqu’à l’os.

Clivage social. À l’opposé de Mme Wilson-Raybould d’origine sociale moins flamboyante, le fait que Justin Trudeau, héritier d’une dynastie, ait tenté de préserver SNC-Lavalin en ferait en plus le complice de ses « amis riches ».

Justice parallèle. Le système de justice étant inaccessible pour la plupart des Canadiens, l’idée même d’une entente de réparation pour SNC-Lavalin prend des airs de justice parallèle pour les riches.

Clivage géopolitique. L’affaire SNC-Lavalin, c’est aussi le rappel d’un antagonisme historique entre l’Ouest, dont Mme Wilson-Raybould est issue, et le « Canada central », siège du pouvoir et région d’origine de M. Trudeau.

Au Québec, c’est une tout autre histoire. On y voit un premier ministre dont l’objectif de sauver SNC était justifié. D’autant plus que selon Mme Wilson-Raybould elle-même, Justin Trudeau n’a rien fait d’illégal. Pour les libéraux, le « scandale » prend pourtant des proportions alarmantes au Canada anglais.

Les médias y condamnent le premier ministre sur toutes les tribunes. Pour le premier ministre, la démission-choc hier de Jane Philpott, présidente du Conseil du Trésor et une proche de Mme Wilson-Raybould, vient d’ajouter une dose spectaculaire d’huile sur le feu.