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Le voyage

J'ai reçu, à la suite de la publication de mon texte appelant à ce que la circonscription de Bourget soit renommée Camille-Laurin, un message de Dominique Castonguay, la belle-fille de feu Camille Laurin.

Camille Laurin
Photo d'archives

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J'ai reçu, à la suite de la publication de mon texte appelant à ce que la circonscription de Bourget soit renommée Camille-Laurin, un message de Dominique Castonguay. Madame Castonguay est la belle-fille de feu Camille Laurin; elle a rédigé une courte nouvelle littéraire, Le voyage, où l'illustre docteur est l'un des personnages principaux. «L'idée de cette nouvelle, m'écrit-elle, m’est venue au lendemain de sa mort, le 12 mars 1999, quand j’apprenais le décès de Yehudi Menuhin [violoniste et chef d'orchestre américain]. Aussitôt, j’ai vu l’un rejoindre l’autre, puis les deux converser, chemin faisant. Je me réjouissais de savoir Camille en exquise compagnie dans ce dernier voyage.» 

Avec l'autorisation de madame Castonguay, je reproduis avec grand plaisir ladite nouvelle sur ce blogue. 

Bonne lecture! 

*** 

Le voyage 

Le docteur avait choisi la place côté fenêtre, où se répandaient les lueurs dorées de l’aube. Il avait, empilés près de lui, les quotidiens montréalais du matin: Le Devoir, La Presse, Le Journal de Montréal, The Gazette. Routine oblige, le septuagénaire les parcourait un à un, comme à chaque jour depuis qu’il avait délaissé sa carrière de psychiatre pour se consacrer entièrement au service de la nation. 

Le steward lui apporta un espresso et lui remit la carte des musiques, tel que demandé. Le docteur la consulta aussitôt et fit son choix promptement: 

― Le Bach joué par Gould. Merci, murmura-t-il avec un sourire reconnaissant. 

Au bout de quelques minutes, les rayons du soleil frappaient les longues pages du journal qu’il tenait à bout de bras. La lumière irradiait le visage méditatif de l’homme et conférait un aspect métallique à son épaisse chevelure, parfaitement noire malgré son âge avancé. Les premières notes des Variations Goldberg s’élevèrent à travers la rumeur ambiante. 

La lente sarabande fascina le docteur. Bercé par le son hypnotique du piano, il vit soudain les mots virevolter sous ses yeux, transformant les mornes nouvelles en douce poésie. Il détourna sa tête du papier et fixa son regard serein sur le rose nacré du ciel. À l’arrêt, des voyageurs descendirent, d’autres montèrent.   

Une silhouette chancelante et lumineuse apparut dans l’embrasure. Le psychiatre, emporté dans ses songes, n’y fit attention. Le nouveau passager, visiblement de quelques années son aîné, tenait d’une main un étui d’une rare élégance. Il opta pour la banquette qui faisait face au rêveur. 

Le docteur perçut du coin de l’œil un mouvement qui le tira de son engourdissement. Il reprit sa lecture. Or peu de temps lui fallut pour lever les yeux vers son voisin de cabine. Il fut bientôt confondu: le mélomane en lui croyait reconnaître un musicien de haute renommée. 

Ce dernier capta le regard du psychiatre et dit en souriant, d’une voix usée trahissant un subtil accent anglais: 

― Bonjour. Je devine par vos journaux que vous êtes Français. 

― Bonjour, répliqua l’autre sur un ton ravi. Je suis du Québec. Et vous? 

― Je vis à Londres, mais je suis d’origine américaine. En fait, je me considère citoyen du monde. Quelle journée splendide, n’est-ce pas? poursuivit-il dans un français remarquable, en dénouant d’un geste lent son foulard de soie aux motifs pourpres. 

― En effet, il fait une lumière magnifique aujourd’hui, reprit poliment le docteur en abandonnant son journal. Je crois vous reconnaître... Êtes-vous Yehudi Menuhin? 

― C’est exact. À qui ai-je l’honneur?  

― Camille Laurin. Enchanté, répondit-il en tendant son épaisse main striée par le temps. 

― Enchanté, dit le musicien en offrant une poignée de main cordiale. 

― J’ai eu la joie de vous entendre en concert à Montréal, reprit le docteur. Et je dois bien avoir dans ma discothèque une bonne vingtaine de vos albums! Mon préféré est votre concerto no 4 de Mozart. 

― Je vous remercie. J’ai en effet un immense plaisir à jouer cette œuvre. 

Le violoniste marqua une pause, prêtant l’oreille à la musique. L'espace d'une seconde, il se remémora avec émotion sa rencontre avec Gould, lorsqu’il joua à ses côtés une sonate pour violon de Bach. Son regard étonné se posa sur les journaux du psychiatre. Relevant ses sourcils blancs et touffus, il dit: 

― Si je puis me permettre une question... Pourquoi lire autant d’informations? 

― La lecture de la presse est essentielle au travail de tout politicien! 

― Je vous admire! La politique est une fonction noble... Je me souviens qu’au cours des années soixante-dix, la victoire surprenante du parti indépendantiste au Québec avait fait les manchettes jusqu’en Europe. 

― C’était une victoire inespérée. Je m'en souviens comme si c'était hier... Nous avions mis en œuvre une série de réformes progressistes. 

― Quel rôle avez-vous joué? 

― Mon grand projet a été la loi 101, qui a fait du français la langue officielle du Québec. À l’époque, les francophones était tenus au second rang, malgré leur situation majoritaire. L’anglais était la langue des affaires et de l’élite. Cette loi a permis à mes compatriotes de reconquérir leur destin... de reprendre le plein contrôle de leur société et le pouvoir qui leur appartenait. 

― C’est une véritable loi fondatrice! s’exclama le musicien.  

― Tout à fait. Je voulais faire une loi qui répare et qui redonne confiance, fierté et estime de soi aux Québécois. La Charte de la langue française est une affirmation de l’existence et de l’identité du Québec.  

Il s’interrompit un instant et prit une gorgée d’espresso. Le rire joyeux de quelques enfants gambadant dans l’allée se fit entendre. 

― La langue est le fondement même d’un peuple, continua le psychiatre. Elle est ce par quoi il se reconnaît et il est reconnu, ce par quoi il s’ouvre au monde et aux autres. 

― Vous avez raison, dit le violoniste. Je crois que la musique aussi permet cette ouverture aux autres. À ma façon, j’ai tenté de jeter des ponts entre des peuples. Moi qui suis de confession juive, j’ai joué pour les orphelins de Palestine... J’ai même donné un concert en Allemagne, au lendemain de la Shoah. 

Le voyage allait bon train. Le paysage radieux, le toucher raffiné de Gould et le paisible roulis détendaient l’ambiance. Les hommes suspendirent leur conversation pour goûter cette atmosphère irréelle. Ils s’égarèrent dans un doux rêve de légèreté. 

― Je me suis toujours demandé comment Bach avait pu composer une musique aussi sublime, aussi intemporelle, déclara le violoniste. C’est un vrai mystère. 

― Cette musique nous transporte dans l’au-delà... dans un état d’apesanteur et de pure liberté, ajouta le psychiatre.  

Une voix à l’interphone annonça un arrêt d’une durée indéterminée. 

― Nous voilà en rase campagne au milieu de nulle part, dit le docteur, regardant par sa fenêtre. Et si nous descendions prendre l’air quelques instants?  

― Bonne idée. Ce paysage m’inspire. J’apporte mon violon! lança l’autre d’une voix amusée.  

Il sortit son instrument de l'étui. Le violon d'une main, l'archet de l'autre, il emboita le pas au docteur. Les deux hommes débarquèrent avec la lente cadence des personnes âgées. Apercevant une rivière en contrebas, ils s’y dirigèrent tranquillement.  

Un garçon pêchait à la ligne sur le rivage. Touché par cette scène qui ravivait des souvenirs heureux de son enfance, le docteur entonna, malgré lui et dans un allemand approximatif, La Truite de Schubert. Aussitôt, l’oreille encore bien alerte du musicien s’éveilla. Par instinct, il glissa l’archet sur son instrument et se mit à jouer la fameuse mélodie. 

L’accompagnement de son compagnon de voyage redoubla l’ardeur du docteur. Alors il s’emporta dans un crescendo, alliant à sa voix de ténor mille mimiques et un jeu théâtral des plus débordants. Au terme de la prestation, une foule enthousiaste salua le duo d’applaudissements unanimes. Dans des éclats de rire, les deux hommes se donnèrent une longue accolade. 

Puis les passagers remontèrent. Le véhicule se remit en marche. Par les haut-parleurs, une voix sublime murmurait Après un rêve de Fauré. Les deux hommes se délassèrent un temps qui leur parut une éternité.  

― Quelle est votre destination? interrogea soudain le musicien. 

― Je vais de comités en conseils, mais... en fait, je ne sais plus, hésita le psychiatre. 

― Et dites-moi, quand êtes-vous monté à bord? 

― Le 11 mars... Un jour avant vous, dit le docteur. 

― Eh bien ce fut un plaisir de vous rencontrer, Camille. Je descends au prochain arrêt. Mon père et ma sœur m’y attendent depuis des années. Je me réjouis à l’idée de les revoir! À bientôt! 

Le violoniste quitta la cabine en laissant derrière lui son précieux instrument. 

― Monsieur Menuhin! lança l’autre en s’élançant à sa poursuite, votre violon! 

― Peu importe! dit le vieillard... Là où nous allons, tout est musique! 

Puis il disparut.  

Le docteur voyageait depuis peu de temps lorsqu’il aperçut de sa fenêtre une vieille dame étalant son linge au soleil, non loin d'une maison modeste bordant une rivière. C’était Mary, sa mère, qui l’appelait d’un sourire rayonnant. Elle était décédée depuis au moins vingt ans. Le docteur comprit que c’était là son terminus. Il laissa derrière lui ses précieux journaux. 

 

Tu m'appelais et je quittais la terre 

Pour m'enfuir avec toi vers la lumière 

 

Dominique Castonguay, belle-fille de Camille Laurin. 

*** 

Simon-Pierre Savard-Tremblay, socioéconomiste (Ph.D.)              

Pour me contacter: simonpierre.savardtremblay@ehess.fr