/lifestyle/columnists
Navigation

Remplir son sac de souvenirs

Même si tu vis jusqu’à 100 ans, tu finis toujours par te dire: «J’ai manqué de temps pour faire tout ce que je voulais faire».

Remplir son sac de souvenirs
Illustration Nathalie Samson

Coup d'oeil sur cet article

Quand je suis à Montréal, je m’entraîne dans un gym du centre-ville. J’y retrouve tout ce dont j’ai besoin pour me préparer à un triathlon, entraînement de vélo, une piscine et une piste de course de 250 m. Même si je tourne en rond sur plusieurs tours, j’ai pas trop l’impression d’être un hamster dans une petite cage qui s’amuse dans sa petite roue.

Ce que j’aime de cet endroit, c’est que ça rassemble la gamme la plus variée de gens qui s’entraînent que j’ai jamais vue : du jeune athlète en sport-études au monsieur et madame à la tête blanche.

Pendant que je courais cette semaine, j’ai justement vu une de ces personnes qui a décidé de bouger jusqu’à la toute fin. Le monsieur en question devait avoir 90 ans passés et, bouteille d’eau à la main, marchait sur la piste.

Chaque fois que je le dépassais, il piquait ma curiosité, car il n’était pas habillé avec le classique accoutrement du gym, mais bel et bien comme dans la vie de tous les jours, comme s’il allait marcher dans le parc ou faire des courses.

Évidemment, je ne voyais que son dos quand je courais derrière lui et je le dépassais sans le regarder. Mais, à un certain moment, ce fut plus fort que moi. Je me suis tourné la tête pour apercevoir son regard. Je fus surpris de le voir aussi sérieux, on aurait même dit un peu troublé.

Lâcher-Prise

Oui, j’étais surpris. Naïvement, je pensais qu’à un moment donné, dans la vie, tu atteignais le point ultime du lâcher-prise. Pas que tu deviens insensible aux mauvaises nouvelles ou à la perte de quelqu’un de proche ou encore même aux petites conneries de la vie. Je croyais juste que tu finissais par atteindre une attitude détachée. Du genre : « j’ai tout vu, j’ai tout vécu, plus rien ne me surprend ».

Il me donnait l’impression de courir après quelque chose sans même savoir lui-même ce que c’était, comme conscient que le temps commençait à manquer. On aurait dit qu’il voulait remplir sa banque de données de souvenirs jusqu’à la dernière seconde.

Peut-être aussi que je suis carrément dans le champ et qu’il s’est simplement levé grognon et qu’il s’est dit : « m’a aller marcher, ça va me dépomper ».

Mais si je me base sur ma première hypothèse et qu’il cherchait encore à remplir son album de moments de vie, j’avoue que j’ai eu un petit moment d’angoisse.

J’ai alors réalisé que même si tu vis jusqu’à 100 ans, tu finis toujours par te dire : « j’ai manqué de temps pour faire tout ce que je voulais faire ».

Cher monsieur

J’espère vraiment le recroiser un jour, ce cher monsieur, sur la piste de course.

J’espère que cette fois-ci je vais le voir souriant et soulagé.

Ça ne voudra pas dire qu’il a finalement rempli sa banque de souvenirs, qu’il a finalement trouvé ce dernier moment qu’il cherchait pour fermer le livre.

On dirait que j’avais besoin d’être rassuré et qu’il me dise qu’au bout du compte il en avait vécu plus de bons que de mauvais et qu’il pouvait partir avec un sourire.

Et c’est là que j’ai réalisé : « Est-ce à lui ou à moi que je parle ? »