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Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image

L'ex-enquêteur vedette du SPVM cherchait un journaliste pour que la vérité sorte «en sa faveur»

Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image
Illustrations Nathalie Samson

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Pendant qu’il mûrissait au pénitencier pour avoir vendu des informations aux Hells Angels, l’ex-enquêteur vedette Benoît Roberge se magasinait un journaliste qui l’aiderait à redorer son image, révèlent des lettres inédites que notre Bureau d’enquête a consultées.

Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image
Photo courtoisie

Juillet 2014. Entre les murs peu accueillants du centre de détention de Springhill, en Nouvelle-Écosse, Benoît Roberge broie du noir.

Revanchard, parfois déterminé, parfois confus, il livre ses états d’âme sans filtre sur des feuilles lignées.

« Mon histoire m’appartient et un jour la vérité va sortir et ça sera en ma faveur. Je vais peut-être les utiliser [les médias] comme messagers selon mes besoins », écrit-il.

Quatre mois auparavant, l’ancienne étoile du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) s’est reconnue coupable d’avoir vendu des informations sur les enquêtes policières au Hells Angels René « Balloune » Charlebois, pour 125 000 $.

L’enquêteur a mis en péril la vie de 200 informateurs de police, délateurs et témoins, en plus d’avoir commis la plus haute trahison possible dans le milieu du renseignement.

Son cas, comme celui de son ex-collègue Ian Davidson (qui s’est suicidé après avoir tenté de vendre au crime organisé une liste de 2000 informateurs de police), figure parmi les pires affaires de policiers ripoux dans l’histoire du Canada.

Benoît Roberge, qu’on voit ici alors qu’il était un enquêteur vedette de la police de Montréal, frayait avec les Hells Angels dans le cadre de son travail.
Photo d’archives
Benoît Roberge, qu’on voit ici alors qu’il était un enquêteur vedette de la police de Montréal, frayait avec les Hells Angels dans le cadre de son travail.

 

Roberge s’est fait prendre dans les mailles de la bande de criminels avec qui il frayait quotidiennement comme enquêteur.

Condamné à huit ans de prison, isolé en cellule 23 heures sur 24 pendant quelques semaines, il est passé de héros à zéro.

Mais ce qui n’a pas changé, c’est que comme dans son ancienne vie de contrôleur de sources, Roberge tente encore d’anticiper les coups. Il veut reprendre le contrôle de sa vie et de son image.

 

Mission particulière

L’homme avec qui Benoît Roberge correspond par écrit est un ami de longue date.

Il s’agit de Benoît Perron, un spécialiste en énergie solaire, enseignant à l’UQAM et animateur à la radio CISM, qui décédera subitement en décembre 2015.

Les deux hommes ont tissé des liens profonds au fil des années : jeunes adultes, en 1984, ils avaient travaillé ensemble comme agents de sécurité à La Ronde.

« Je me confie à toi parce que j’ai confiance en toi et tu m’aides à survivre », lui explique Benoît Roberge.

Le prisonnier vit des moments difficiles, dont un passage au « trou », c’est-à-dire en isolement.

« C’est épouvantable. C’est 23 heures sur 24 en cellule. C’est menotté dans le dos pour aller à la douche à 5 pieds de l’autre côté du passage ».

L’enquêteur déchu mandate aussi son ami pour une mission bien particulière.

« J’aimerais à temps libre que tu vérifies si Renaud [Daniel Renaud, un journaliste chevronné qui travaille au quotidien La Presse] a déjà chié sur moi. C’est sûr qu’un bon chroniqueur judiciaire me sera utile au moment propice. »

« Vendeurs de merde »

Le prisonnier a une opinion bien arrêtée sur plusieurs représentants des médias. Il n’est absolument pas question qu’il se livre au jeu des confidences avec certains d’entre eux.

« Les premiers barrés sur ma liste sont Cédilot et [...] Isabelle Richer. Ces deux vendeurs de merde ont déjà traversé le seuil de ma porte et profité de ma générosité ».

Le premier nommé, André Cédilot, a fait carrière comme chroniqueur judiciaire à La Presse pendant 35 ans, et est coauteur du livre à succès Mafia inc.

La seconde, Isabelle Richer, a longtemps été reporter au palais de justice pour Radio-Canada, avant d’animer l’émission Enquête. Elle est actuellement à la barre d’une quotidienne sur l’actualité judiciaire à l’antenne de RDI.

Roberge, dont les démêlés judiciaires ont été très médiatisés depuis octobre 2013, n’a d’ailleurs pas une très haute opinion des représentants du quatrième pouvoir.

« [Les journalistes] peuvent tous aller se faire enculer. Ils se disent tous indépendants, mais ils travaillent tous pour tes amis de Québecor et Desmarais », peste-t-il.

Une esquisse de Benoît Roberge au moment de plaider coupable, le 13 mars 2014.
Illustration d’archives
Une esquisse de Benoît Roberge au moment de plaider coupable, le 13 mars 2014.

Il se dit victime

Auprès de son confident, le prisonnier se lamente. Il va même jusqu’à se considérer comme la victime d’un vaste complot.

« La police et des criminels ont coulé de nombreuses informations aux médias qui m’ont condamné sur la place publique à la place de la justice. Ce n’est pas leur rôle, c’est une business pour faire des $ comme tu sais », écrit-il.

Le correspondant du ripou fait ses devoirs et se renseigne pour aider Benoît Roberge à trouver son journaliste.

« En ce qui concerne Renaud, de mémoire, il s’est contenté de rapporter les faits à ton sujet et s’est montré professionnel, ce qui n’est pas le lot de tous ses confrères et consœurs je te le concède », répond Benoît Perron.

Deux ans plus tard, alors qu’il aura été transféré au pénitencier de La Macaza, dans les Laurentides, c’est effectivement le journaliste Daniel Renaud que Roberge accueillera pour la première d’une série de rencontres.

Le journaliste publiera en février 2019 un reportage intitulé La rédemption de Benoît Roberge, dans lequel l’ex-policier se présente comme un homme nouveau et donne ses conseils pour éviter que d’autres flics commettent les mêmes erreurs que lui.

Il n’a pas tout dit

Mais même avec le journaliste dont il convoitait l’attention à l’époque où il était détenu, Benoît Roberge ne livrera pas tous ses secrets, loin de là.

Son interlocuteur n’est pas dupe. « Lorsque ça chauffe, l’ancien policier ne veut pas – ou ne peut pas – répondre aux questions. Son histoire contient encore beaucoup de zones grises, dont des éléments critiques », rapportera le journaliste de La Presse.

Les secrets les plus sombres de ses 28 années de carrière, Benoît Roberge envisageait pourtant de les révéler au grand jour, au moment où il écrivait des lettres entre les murs de son établissement carcéral en Nouvelle-Écosse.

Dans ses écrits, le criminel évoque d’immenses scandales politico-judiciaires, difficilement vérifiables, à propos de la Sûreté du Québec, de la commission Charbonneau et du gouvernement Charest.

« Trois décennies de tricherie »

« Je suis au courant de trois décennies de tricherie judiciaire, c’est un peu gros. Notre ami est au courant des mensonges rejetés des affidavits », écrit-il par exemple.

« J’ai assez de scoops dans ma tête pour faire vivre ou revivre le Montréal-Matin ou le Photo Police », promet-il à son correspondant.

« Si le Bon Dieu est juste, et je le considère extrêmement juste, les scoops iront dans une série télévisée ou un bon drame policier. »

Condamné à huit ans de prison pour gangstérisme et abus de confiance, Roberge aura finalement passé un peu plus de trois ans en détention. Lors de sa dernière comparution devant la Commission des libérations conditionnelles, en mai 2017, il s’est lui-même qualifié de « tricheur » et a admis avoir « mis des gens en danger » en collaborant avec les Hells.

« J’ai plus de sagesse. Je réalise les torts que j’ai causés. Et je n’ai plus peur de la vérité [...].

Je veux dire aux citoyens, à ma famille et aux gens qui travaillent dans le milieu policier et judiciaire que je regrette », a-t-il alors déclaré.

Les crimes commis par Roberge

♦ Entre octobre 2012 et mars 2013, l’ex-policier Benoît Roberge a vendu des informations à René « Balloune » Charlebois, un membre en règle des Hells Angels qui était alors incarcéré pour meurtre, selon la Couronne.

♦ Roberge aurait fourni au fil des mois les noms de 200 délateurs, informateurs ou agents civils de police à Charlebois.

♦ Le Hells Angels comptait sur ces informations pour reprendre le contrôle du trafic de stupéfiants dans l’ouest de Montréal.

♦ Un témoin a affirmé que Roberge avait touché 500 000 $ en échange des renseignements fournis aux Hells, mais le montant s’est avéré être plus près de 125 000 $.

♦ Roberge a été piégé par la Sûreté du Québec le 5 octobre 2013 et arrêté dans le stationnement d’un commerce du quartier Dix30, à Brossard. Il a plaidé coupable cinq mois plus tard.

 

Journal intime d’un ex-policier emprisonné pour gangstérisme

Benoît Roberge est tombé de haut après avoir connu le succès et les émotions fortes pendant des décennies à titre d’enquêteur sur le crime organisé pour la police de Montréal.

Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image
Illustrations Nathalie Samson

Derrière les barreaux, il a été témoin de violences, perdu sa dignité et son intimité et côtoyé toutes sortes de criminels dans des conditions difficiles.

Les lettres qu’il a écrites sans filtre en prison représentent en quelque sorte le journal intime de ce ripou.

Certaines scènes de la vie carcérale qui y sont racontées ont de quoi dissuader tous ceux qui seraient tentés de prendre le risque de commettre un crime pouvant les conduire derrière les barreaux.

Au pénitencier, l’ex-policier est passé par toute la gamme des émotions. Tantôt, il nourrissait des théories du complot et une haine soutenue envers certaines personnes et institutions publiques. À d’autres moments, par contre, il entretenait des réflexions nobles et des pensées positives vers lesquelles il se projetait en attendant de goûter à nouveau à la liberté.

Notre Bureau d’enquête vous présente aujourd’hui plusieurs extraits des écrits de Roberge. Nous avons décidé de ne pas partager certains passages plus personnels, par respect pour sa famille et ses proches.

 

Des conditions difficiles

Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image
Illustrations Nathalie Samson

La détention, c’est tout sauf une partie de plaisir. Benoît Roberge vit un épisode particulièrement difficile en novembre 2014.

« Je dois aller dans le “trou”, en ségrégation pour une période indéterminée.

J’ai les jambes coupées, aucun recours. Ce vendredi 21 novembre est un cauchemar. C’est comme si le camion qui m’a frappé recule pour me finir tranquillement.

Avec mes deux sacs de plastique, je suis escorté dans le bâtiment plus vieux.

J’y avais été quatre jours et j’ai été marqué, c’est épouvantable. C’est 23 h sur 24 en cellule.

(Il dessine un plan de sa cellule sur le papier.)

C’est menotté dans le dos pour aller à la douche, à 5 pieds de l’autre côté du passage.

Je te dis, c’est comme en Turquie. J’ai le téléphone aux trois jours, et le matin seulement. On coupe mes liens avec ma famille, etc. »

Camisole anti-suicide

Les mois qu’il passe détenu en Nouvelle-Écosse sont particulièrement éprouvants pour l’ex-policier. Et pas seulement parce que « la bouffe est froide ».

« Présentement, c’est autant difficile que lorsque j’étais en camisole anti-suicide à Rivière-des-Prairies [tout juste après son arrestation en octobre 2013] », raconte-t-il.

Malgré tout, Roberge s’accroche dans ce qu’il qualifie de « jungle ».

« Je me dis chaque jour que j’ai pas le cancer, que ce n’est qu’une question de temps », lance-t-il un jour, philosophe.

Pas facile de partager sa cellule

Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image
Illustrations Nathalie Samson

À plusieurs reprises dans ses écrits, Roberge aborde la difficile cohabitation en cellule. Il a perdu son intimité et chérit les moments durant lesquels il peut se retrouver « seul avec lui-même ».

« J’ai encore vécu des conflits avec mon coloc, qui a quitté la cellule cette semaine. Il générait du négatif à profusion au quotidien avec ses hauts et ses bas émotionnels dus à son état d’âme et la consommation de médicaments légaux et illégaux.

Dangereux codétenu

Il était devenu dangereux pour moi, car il invente des scénarios [...].

C’est fou, le dernier conflit a commencé parce que je lui ai demandé poliment d’enlever ses pieds [avec souliers pleins de sable] sur le bureau. Quand je l’ai traité de “jaune”, il s’est mis à crier qu’il était un délateur et qu’il aimait “framer” le monde. Tous les voisins entendaient ce gars-là perdre la raison.

La semaine prochaine, le hasard va m’assigner un nouveau venu. Je prie pour que ce soit une personne viable avec un minimum de respect. J’ai passé proche de prendre un monsieur [agresseur sexuel] qui était potable, mais il se disait gros ronfleur. J’ai décidé de profiter d’un week-end de rêve en solo dans ma cellule.

Wow, ça fait que deux nuits que je suis seul et c’est incroyable la quiétude et la paix que ça me procure. »

À un autre moment, Roberge cohabite avec un « jeune “yo” de 30 ans qui est très, très spécial ». Il trouve le moyen de se consoler.

« Je pourrais pogner pire comme coloc si je regarde pas loin. »

Cohabiter avec les Hells en prison

Le centre de détention de Springhill, en Nouvelle-Écosse.
Illustrations Nathalie Samson
Le centre de détention de Springhill, en Nouvelle-Écosse.

Pendant presque 30 ans, l’enquêteur Roberge a contribué à faire arrêter et condamner bon nombre de meurtriers et trafiquants de drogue.

Comment pourra-t-il cohabiter avec eux derrière les barreaux ?

« Aucune prison “me veulent” »

« À date, tout le bien que j’ai fait dans ma vie joue contre moi. Ma popularité de bon flic anti Hells Angels fait en sorte que le Service correctionnel du Canada ne trouve pas de place pour me faire détenir en population.

Chaque directeur de prison ne veut pas prendre le risque de m’accueillir au cas où ma vie serait en danger », raconte-t-il dans une de ses lettres, peu de temps après avoir plaidé coupable.

L’ex-policier sera d’abord incarcéré à Montréal, puis en Nouvelle-Écosse, et finalement dans les Laurentides.

« Comme les fédéraux ont dit, je paye plus cher parce que j’ai été sur le bon bord, que j’ai été un policier trop efficace et surtout trop populaire qu’aucune prison “me veulent”.

[...]

Je suis dans la marde pour ma détention, les Maritimes ne me “veulent” pas. L’Ontario et même en Colombie-Britannique, il y a “full” motards. »

Sur ses gardes

Le célèbre détenu finit par ne pas trop en souffrir.

« Je me sens bien accepté par la majorité, certains bavassent dans le dos, mais c’est rien de sérieux.

Je me sens en sécurité même s’il y a des risques de contrats sur moi. »

Mais les dangers de la vie carcérale, surtout pour un ex-policier, le guettent sans cesse.

« Un des gars de Sorel me racontait avoir vendu et collecté pour les Hells que j’ai arrêtés à Sorel. C’est vraiment paradoxal de me retrouver à ce niveau dans ces circonstances. Souvent, je me sens comme dans un film où je suis infiltré.

La réalité me rattrape vite, surtout que je n’ai vraiment plus le goût de jouer aux cowboys. J’évite de discuter de mon passé, car les rumeurs courent très vite en prison et je ne veux pas nuire à ma réhabilitation. C’est un défi de rester “low profile” ».

Poète à ses heures

Même détenu, Benoît Roberge a gardé une certaine capacité à s’émouvoir du beau. Moins de deux mois après son arrestation, depuis sa cellule de l’établissement de Rivière-des-Prairies, à Montréal, il décrit ainsi ce qu’il voit à l’extérieur :

« Ce matin, le décor à l’extérieur est magnifique si on enlève les barbelés. C’est la plus belle scène visuelle du paysage que je vois depuis deux mois en détention. Par ma fenêtre, je vois un soleil levant avec une intensité d’une lune à travers une clôture givrée sous un sol immaculé d’un blanc pur qui est agrémenté d’une faible neige.

C’est blanc, même l’acier des clôtures et des barbelés veut se dissimuler dans ce décor carcéral où la peur, la violence, la souffrance et l’incompréhension dominent et règnent. »

Les petits plaisirs du pénitencier

Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image
Illustrations Nathalie Samson

Une fois qu’il est transféré au Québec, au pénitencier de La Macaza dans les Laurentides, les conditions s’améliorent.

« Tantôt, je vais aller à la cantine faire une commande de “cantine parallèle”. Ça, c’est des possibilités d’achat de légumes, pains et viandes qui se font aux deux semaines. Aye, je capote. Je vais m’acheter des tomates et du pain croûté. Je n’ai pas mangé ça depuis un an et demi.

En général, je mange à la cafétéria qui est située dans un édifice adjacent, mais à l’occasion je peux me faire de la bouffe dans une cuisinette dans mon unité. J’ai acheté des places dans les frigidaires où je peux laisser des aliments.

Sauces à spag

Les vieux détenus qui font des sentences à vie ont formé des groupes de 4-6 gars qui partagent des confections de bonne bouffe, comme des sauces à spaghetti, des ragoûts, etc.

Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image
Illustrations Nathalie Samson

Cet après-midi, je vais au gym jouer au badminton et m’entraîner. Doucher, souper et soirée lecture/TV, ou encore du gym. Chose certaine, je vais téléphoner [à mes proches] ».

Peu à peu, l’ex-policier commence des démarches de réinsertion sociale.

5,80 $ par jour

« Je commence à travailler au lave-auto avec une petite équipe de mécanos et d’apprentis. J’étais chômeur involontaire à 2,50 $ par jour, et là, je vais avoir un salaire de 5,80 $ par jour. PS, ce n’est pas net, là. Je dois payer divers frais, comme le comité des détenus, etc. En après-midi, je vais commencer un cours d’informatique sur les programmes de base Word, PowerPoint, etc. »

Il s’adonne aussi au tennis, « un sport que j’aime et je m’améliore ».

Tous les matchs

Roberge peut même regarder ses équipes favorites à la télévision.

« Je pense à toi en regardant le football. J’ai capoté sur la finale gagnée par les Carabins [de l’Université de Montréal]. La fin de match de la Coupe Grey a été pas mal aussi.

Je regarde tous les matchs des Canadiens et je trouve que Brandon Prust te ressemble beaucoup. Il a ta fougue, mon ami », écrit-il à son correspondant.

Il se croit une victime

Même après avoir plaidé coupable de gangstérisme, Benoît Roberge se considère encore comme une victime.

« Malgré mes crimes odieux, j’ai été crossé par la SQ [Sûreté du Québec] qui ne m’a pas divulgué toute la preuve, et le délateur qui a avoué s’être parjuré, lui, il reçoit 500 000 $ », se plaint-il dans une de ses lettres.

« Tu sais, j’ai vécu une perte identitaire totale en passant de héros à zéro, comme disaient les médias. C’est toute une épreuve à surmonter, mais n’ayant plus l’ego et mon “mental” en contrôle, je vais pouvoir m’épanouir. Le juge s’est trompé en disant que je vais vivre dans la honte toute ma vie. Je sais ce que j’ai fait et pourquoi et comment. Plusieurs policiers qui m’ont accusé ont peur et ont des remords, peut-être autant que moi », écrit-il à son ami.

Lenteur judiciaire

L’ex-policier en veut aussi au système de justice, qu’il accuse de lui cacher de l’information. Ainsi, durant ses premiers mois en détention, il se plaint de ne pas avoir reçu toute la preuve à laquelle il a droit pour assurer sa défense.

Ne sachant toujours pas s’il plaidera coupable ou s’il choisira de subir un procès, il réclame des documents qu’on ne lui aurait toujours pas fournis « après quatre mois de détention ».

Sans la preuve, « comment puis-je prendre une décision », se demande-t-il.

Désespoir

Dans certains moments, son désespoir devient plus profond.

« Il y a deux groupes qui ont intérêt à me détruire, la police et les Hells Angels. Ça commence à faire du monde. Les deux groupes sont riches, armés et puissants. Si on ajoute les médias, bon, il faut être fort et croyant, n’est-ce pas », écrit-il.

« La police, moi et tous les super “cops” ont triché. Tricher pour le bien ?

Il y a des jours où j’ai vraiment le goût de crisser ce système de marde dans les poubelles. »

Ça brasse en dedans

Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image
Illustrations Nathalie Samson

Une fois derrière les barreaux, Benoît Roberge se rend à l’évidence : « la vie en prison n’est pas faite pour la “classe moyenne” ».

Il en vient même à être impliqué dans un épisode de violence dont il fait lui-même le récit par écrit :

« Je me suis fait menacer pour la troisième fois par un détenu paranoïaque, pour deux tranches de pain.

C’est un gars très exigeant qui est très nerveux, qui “pète les plombs” facilement et qui est très agressif. Il a menacé plusieurs autres détenus. (il est plus petit, mais il est très “cut”).

Bref, il est venu à deux pouces de ma face en me menaçant pour une tranche de pain ostie. Là, je me suis rapproché à ½ pouce de sa face pis j’ai dit : “frappe le premier, awaille frappe”. J’étais rendu en furie. Il a reculé et j’ai vidé mon sac en lui disant les quatre vérités.

Cercle vicieux

Je suis contre la violence et en plus, il y a une implicateion de moi dans une bagarre, ça m’envoie au trou et ça va même à mon dossier de détention et de libération conditionnelle.

Mais j’étais pris dans un cercle vicieux. Il faut au minimum se faire respecter dans cette jungle. »

Il visait une deuxième carrière de conférencier

Déjà en prison, la taupe Benoit Roberge voulait redorer son image
Illustrations Nathalie Samson

Maintenant un homme libre, Benoît Roberge a commencé à donner des conférences en 2018. Il mijotait déjà ce projet depuis sa cellule.

« Ça ne sera pas gratuit »

« Comme tu sais, je ne serai jamais plus fonctionnaire », ne peut que constater l’ex-policier condamné pour avoir collaboré avec les motards, alors qu’il écrit à son ami Benoît Perron.

« J’ai des projets de peut-être devenir conférencier professionnel en prévention “corruption” visant nos ingénieurs, nos politiciens, fonctionnaires et toutes personnes corrompables. Bref, un gros bassin de personnes », lui explique-t-il en juin 2014, depuis un pénitencier de la Nouvelle-Écosse.

Qui sait, l’ex-policier pourra peut-être un jour gagner sa vie de cette façon ?

« Il y a du potentiel très grand et ça sera pas gratuit. Ma notoriété négative deviendra positive. [...] Juste faire tous les ingénieurs du QC avec leur association, je serais “booké” pour deux ans. J’ai le principe de développer, mais j’attends d’avoir accès à un ordi “word perfect” pour mettre ça au propre », écrit-il.

Des cours à distance

Un an plus tard, revenu dans l’établissement carcéral québécois, il entreprend même de s’instruire en prison.

Cet extrait montre le sérieux de ses démarches :

« J’ai été très déçu d’apprendre que le cours Entrepreneuriat (0470) à TELUQ n’est pas disponible en session d’été et pour les personnes incarcérées.

Les cours qui me sont offerts en milieu carcéral sont restreints et non compatibles à mes objectifs.

Vu la situation, j’aimerais suivre les cours au “noir” (blague) en obtenant le matériel didactique. Si je réussis à obtenir les livres et la documentation pour faire les cours moi-même, un jour dans un “minimum” ou ailleurs, je pourrai faire le certificat officiellement.

Je ne veux pas obtenir tout le matériel d’un coup, mais progressivement. »


Les cours qu’il veut suivre

  • Programme court en entrepreneuriat (0470) (Administration)
  • Objectif : Habiliter une personne à créer sa propre entreprise (15 crédits)
  • ADM 2011 Administration marketing
  • ADM 2014 Devenir entrepreneur
  • ADM 2114 Se lancer en affaires
  • ADM 9001 Bâtir une entreprise (des connaissances et des méthodes)
  • ADM 9002 Développer une entreprise (des outils)