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Des profs intègrent le cellulaire au lieu de le bannir

Certains s’en servent pour organiser des quiz avec les élèves ou les inciter à chercher des définitions

éducation numérique
Photo Dominique Scali Les élèves de 2e secondaire de Patricia St-Jacques doivent répondre sur leur cellulaire à la question: « En quoi les outils électroniques peuvent être un obstacle à l’apprentissage ? » 

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De plus en plus d’enseignants québécois invitent les élèves à utiliser leurs appareils personnels dans leur cours, alors que l’Ontario a annoncé cette semaine l’interdiction du cellulaire en classe. Doit-on le bannir ou éduquer les jeunes à gérer son omniprésence ?

Dans les écoles, les deux visions coexistent. Mais celle de l’enseignante Patricia St-Jacques commence à faire des petits.

« Un jour, je vais être vieille dans un CHSLD. Quand je vais avoir besoin qu’on change ma couche, est-ce qu’il va falloir que je vous envoie un texto ? » blague-t-elle devant une vingtaine d’élèves de 2e secondaire qui rient timidement.

Face à une génération de jeunes absorbés par les écrans personnels, cette prof d’univers social de l’école du Harfang, à Sainte-Anne-des-Plaines, fait partie de ceux qui préfèrent combattre le numérique par le numérique.

Elle leur demande souvent de sortir leur téléphone pour répondre à un quiz ou un sondage dont les résultats sont projetés en direct sur le tableau blanc. Et si les élèves ne comprennent pas le sens d’un nouveau mot ? « Cherchez-en la définition sur votre cellulaire! », leur suggère-t-elle.

 

Le choix du prof

Le gouvernement de l’Ontario a annoncé cette semaine que dès l’an prochain, le cellulaire sera interdit dans les classes des écoles publiques.

Au Québec, le portrait varie d’une école à l’autre, et même d’une classe à l’autre. En général, les élèves qui utilisent leur cellulaire pendant un cours risquent de se le faire confisquer. En revanche, des établissements encouragent les projets de ceux qui veulent intégrer plus de technologie, dont les téléphones personnels, à leur enseignement.

Le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a indiqué cette semaine qu’il n’a pas l’intention d’emboîter le pas à l’Ontario.

Au contraire, cette interdiction « ne cadre pas » avec la mission de l’école d’éduquer les jeunes à une « utilisation saine » de ces appareils, précise son cabinet par courriel.

Plusieurs intervenants du milieu scolaire trouvent toutefois que l’école québécoise a des croûtes à manger en ce sens (à lire demain).

Plus de temps d’écran

La présence des téléphones dans les écoles a des inconvénients, notamment parce qu’ils sont une source de distraction et parfois un frein à la socialisation en personne. Le Journal publiait en février le cas d’une école des Laurentides où le cellulaire est interdit en tout temps, même pendant le dîner.

Mais pour les conseillers pédagogiques interrogés, il faut surtout amener les jeunes à réfléchir.

« Ça évolue rapidement », dit Benoît Petit, qui œuvre à la formation de l’ensemble des profs du Québec sur le sujet. « Ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera pas dans 5 ou 10 ans », d’où l’idée d’amener les jeunes à une « autonomie éthique », croit-il.

Le hic, c’est que l’ajout de numérique en classe vient augmenter le temps d’écran quotidien des jeunes, qui est déjà très élevé, s’inquiète-t-on.

Les enseignants font-ils attention à la posture des enfants ? se demande Noémi Cantin. Cette professeure d’ergothérapie à l’Université de Trois-Rivières entend de plus en plus parler de jeunes ayant des problèmes à l’articulation du pouce.

Plusieurs éducateurs croient que si le temps d’écran augmente en classe, il doit diminuer à la maison et que l’école doit responsabiliser les parents autant que les jeunes (à lire demain).

Cellulaire permis, élèves disciplinés

Quand Patricia St-Jacques demande à ses élèves de ranger leur cellulaire, rares sont ceux qui bafouent les règles, alors que d’autres enseignants qui l’interdisent doivent parfois les avertir.

Tous les pupitres de sa classe sont munis d’une pochette de plastique faite expressément pour y ranger un cellulaire.

À ceux qui n’ont pas d’appareil personnel, elle fournit des iPod qui appartiennent à l’école pour que tous soient égaux.

« En quoi les outils électroniques peuvent être un obstacle à l’apprentissage ? », demande-t-elle à ses élèves. « Et là, je ne veux pas que vous répondiez pour me faire plaisir. »

Règles à suivre

Chaque jeune se penche sur son appareil pour répondre à la question. Sur le tableau blanc à l’avant, un nuage de mots se forme.

Ceux qui reviennent le plus souvent : « distraction » et « triche ».

Une fois l’activité terminée, tout le monde place son cellulaire dans sa pochette. Et tous doivent respecter les trois règles d’or : pas le droit d’aller sur les réseaux sociaux, l’appareil doit être en mode silence et placé bien en vue dans le sac transparent.

« Moi, je suis chanceuse, je vis un rêve », s’exclame celle qui dit n’avoir pratiquement pas de discipline à faire.

« Mais j’entends dire que certains se font prendre en train d’utiliser leur appareil [à des moments où c’est interdit] dans d’autres cours », lance-t-elle au groupe pour le confronter.

C’est justement grâce à ce genre d’activités qu’elle peut amener les élèves à réfléchir à leur utilisation du numérique, explique-t-elle.

Quand elle a commencé à intégrer le cellulaire en classe il y a cinq ans, elle était en quelque sorte une pionnière. Mais aujourd’hui, environ la moitié des enseignants de l’école du Harfang l’utilisent aussi, au moins une fois dans l’année, note-t-elle.

Grâce au numérique, les enseignants ont une panoplie de possibilités qu’ils n’avaient pas avant, explique Mélissa Bricault, conseillère pédagogique à la Commission scolaire Seigneurie-des-Mille-Iles.

Rétroaction

Des profs d’éducation physique peuvent même filmer le mouvement de l’élève pendant la pratique d’un sport, qui peut ensuite se revoir en vidéo et corriger le tir, illustre-t-elle.

Pour certains, le fait d’avoir une rétroaction immédiate est un puissant motivateur.

Mme St-Jacques donne l’exemple d’un de ses élèves qui avait l’habitude d’échouer avec des notes de 40%.

Quand elle s’est mise à intégrer le cellulaire, ses résultats ont monté à 75% et il a maintenant son 5e secondaire dans la poche.

Reste que le numérique n’est pas pertinent dans tout, nuance Mme St-Jacques.

« Un prof n’est pas cool [simplement] parce qu’il leur permet d’apporter leur appareil. C’est le fait de vouloir les impliquer qui fait qu’ils embarquent », conclut-elle.

Des capsules vidéo au lieu d’un cours magistral

En remplaçant certains de ses cours magistraux par des capsules vidéo, une enseignante du primaire peut consacrer plus de temps aux élèves qui traînent de la patte, tandis que les plus rapides vont plus loin.

« Moi, j’aime mieux ça. Je suis plus attentif au lieu de niaiser ou de parler avec mon ami », avoue Nathan Deschênes, 12 ans, un élève de l’école Harmonie-Jeunesse à Sainte-Anne-des-Plaines.

Judith Beaumier-Primeau aide un élève avec son exercice. Grâce à la « classe inversée », elle est plus facilement disponible en individuel.
Photo Chantal Poirier
Judith Beaumier-Primeau aide un élève avec son exercice. Grâce à la « classe inversée », elle est plus facilement disponible en individuel.

Dans la classe de 6e année de Judith Beaumier-Primeau, le cours est souvent « inversé ». Elle a eu l’idée d’intégrer cette approche il y a quelques années quand elle a eu un groupe où l’attention des élèves était un défi constant.

« Je me suis dit : ça ne marchera pas. Il faut que je change ma façon d’enseigner. »

À son rythme

Les élèves vont d’abord se chercher un ChromeBook fourni par l’école, un appareil à mi-chemin entre la tablette et l’ordinateur.

L’exercice du jour consiste à réaliser un résumé de lecture d’un de leurs livres coup de cœur en y joignant notamment des photos et informations sur l’auteur. Une façon de leur apprendre à évaluer la qualité des sources sur internet.

Plutôt que de leur demander de l’écouter expliquer comment procéder devant tout le groupe, Mme Beaumier-Primeau s’est filmée elle-même.

La plupart des élèves de Judith Beaumier-Primeau écoutent de la musique tout en travaillant sur leur ChromeBook, une occasion de leur montrer une bonne utilisation de YouTube.
Photo Chantal Poirier
La plupart des élèves de Judith Beaumier-Primeau écoutent de la musique tout en travaillant sur leur ChromeBook, une occasion de leur montrer une bonne utilisation de YouTube.

Chaque jeune regardera donc la capsule vidéo à son rythme.

Cette façon de faire, Arianne Placet, 11 ans, la préfère aussi. « Quand la prof parle, tu ne peux pas reculer », illustre-t-elle.

Pendant ce temps, Mme Beaumier-Primeau peut passer plus de temps en solo avec ceux qui ont de la difficulté. Quant aux élèves qui ont tout compris du premier coup, ils peuvent aller plus loin grâce aux exercices supplémentaires fournis.

De plate à stimulant

De plus, la technologie lui permet d’effectuer des dictées avec un correcteur automatique.

« Ils ont tout de suite leur note et peuvent voir où ils se sont trompés. »

Et c’est cela qui les fait « tripper », observe-t-elle. Ainsi, une activité qui était autrefois perçue comme ennuyante devient stimulante.

À tout moment, elle peut ravoir l’attention de tout le groupe grâce à une clochette.

Car parfois, les élèves doivent fermer leur ChromeBook, retirer leurs écouteurs et écouter la prof à l’avant, comme dans le bon vieux temps.