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La cigarette qu’on ne saurait voir

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La rectitude sous toutes ses formes tue lentement tout le plaisir que nous avons à vivre en société, à faire la fête et à assister aux spectacles.

Si j’ajoute à la rectitude les accusations d’appropriation culturelle qui ont mis fin brutalement à des spectacles ou qui les censurent, il ne restera plus bientôt qu’à visionner chez soi de vieux DVD derrière des portes closes.

J’exagère ? Je rappelle à ceux qui ne le savent pas encore que le 8 février, les inspecteurs du ministère de la Santé et des Services sociaux ont fait une « descente » au Théâtre de La Bordée dans le quartier Saint-Roch. Leur troisième descente dans la vieille capitale.

Ce soir-là, comme les soirs précédents, la comédienne Pascale Renaud-Hébert avait commis le crime inqualifiable de fumer sur scène pour les besoins de la pièce Rotterdam du Britannique Jon Brittain. Pas une Export A ou une Pall Mall, mais une fausse cigarette roulée avec des feuilles de sauge séchées. Comme si la provocation n’était pas suffisante, la malheureuse avait en plus fumé deux pétards roulés avec la même dangereuse substance.

UNE AMENDE SALÉE

Michel Nadeau, le directeur artistique de La Bordée (qui vit dans l’angoisse depuis qu’il a vu son texte Kanata rejeté par le Conseil des Arts du Canada pour cause d’appropriation culturelle), avait tout fait pour minimiser les conséquences de ce geste scandaleux. Avant la représentation, il avait émis un avertissement précisant que la cigarette et les « joints » étaient des faux ne contenant ni tabac ni nicotine et encore moins de cannabis.

Quand il s’agit de la santé, les inspecteurs du ministère n’entendent pas à rire. Que la cigarette soit fausse ou pas, c’est défendu de fumer sur scène, point final ! N’est-il pas aussi criminel de faire un hold up avec un révolver jouet qu’avec un AK 47 ? Les courageux inspecteurs ont donc sur-le-champ délivré un constat d’infraction. La Bordée n’a plus qu’à acquitter une amende de 687 $. Encore heureux que ce malfrat de Michel Nadeau n’ait pas été pendu et la comédienne envoyée aux galères.

LE QUÉBEC À L’AVANT-GARDE

En novembre 2015, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité la loi 44, pilotée par la ministre Lucie Charlebois. Du coup, la loi a fait du Québec le pays le plus « avancé » au monde dans la lutte contre le tabagisme.

J’ai eu beau parcourir le texte de cette loi très avant-gardiste, je n’y ai pas trouvé l’article par lequel on peut imposer une amende lorsqu’on fume sur scène une fausse cigarette. Si tel est le cas, il faudra imposer des amendes aux acteurs qui boivent sur scène depuis toujours du thé en guise de scotch ou de rye et de l’eau en guise de gin ou de vodka. N’incitent-ils pas ainsi à boire ?

Avant La Bordée, Le Trident et le théâtre Premier Acte furent victimes du zèle intempestif des inspecteurs du ministère de la Santé. Dans chaque cas, il semble que ce soit la même personne qui ait porté plainte.

En cette ère de rectitude, il suffit donc d’un seul (ou d’une seule) Tartuffe pour gâcher le plaisir de tous. En plus de « cacher ce sein », Tartuffe exige maintenant de cacher cette cigarette qu’il ne saurait voir ! Qu’elle soit fausse ou non n’a pas d’importance.