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Le bilan de Lisée

Quel avenir pour la souveraineté?

Le bilan de Lisée
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Depuis les dernières élections, Jean-François Lisée s’était fait assez silencieux. La chose était assez étrange pour qu’on se demande ce qu’il mijotait. On aurait dû s’en douter, il préparait son retour, non pas comme acteur politique, mais dans le club des commentateurs politiques. Il a choisi la bonne méthode en publiant un livre, Qui veut la mort du Parti Québécois?, qui n’a rien d’un règlement de compte, contrairement à ce qu’on voulu laisser croire ceux qui s’imaginent Lisée en personnage vaniteux, vengeur et vindicatif. Au contraire. Ceux qui le connaissent savent à quel point l’homme est chaleureux, cordial et drôle. Pour le dire en jargon péquiste, j’ai un préjugé favorable envers Lisée et je ne m’en cache pas. Même quand il m’énerve, je l’aime bien, et même quand il fait le malin, ce qui est quand même son plus vilain défaut, je l’apprécie toujours. 

Dans un ouvrage où il multiplie les réflexions originales et piquantes sur la politique québécoise, en plus de l'accompagner d'une critique essentielle de son traitement médiatique, Lisée veut répondre à la question la plus simple qui soit: pourquoi sa stratégie, élaborée pour conduire le PQ au pouvoir (et apparemment, réaliser la souveraineté en 2022, mais personne n’y a jamais sérieusement cru), l’a-t-elle conduit au pire résultat électoral de son histoire. Pourquoi l’histoire ne s’est-elle pas déroulée comme le brillant stratège l’avait imaginé? Essentiellement, parce que l’allié dont il avait besoin pour parvenir à ses fins n’a pas voulu de lui. Petit rappel: le passage de Lisée à la chefferie du PQ a été marqué par l’entreprise de convergence ratée avec Québec solidaire. Il s’agissait, dans son esprit, d’unir les souverainistes et les progressistes, d’autant que les deux catégories, dans son esprit, sans s’identifier, ne cessent de se croiser et de se féconder mutuellement. Une grande famille politique divisée par les accidents de l’existence devait réapprendre à coexister pacifiquement, et peut-être même un jour s’unir, pour battre la droite. Lisée serait l’homme qui rendrait ce mariage possible.

Parce qu’il est un progressiste raisonnable, Lisée s’imaginait pouvoir s’entendre avec des progressistes qu’il imaginait peut-être un peu plus radicaux que lui – je dis peut-être parce que Lisée connaît l’extrême-gauche et doit savoir quel est son imaginaire. Quoi qu’il en soi, c’était faire erreur: l’extrême-gauche, au Québec, depuis les années 1970, est fondamentalement antinationaliste. Hier, c’était par internationalisme marxiste qu’elle refusait l’indépendance, pour éviter de fracturer la classe ouvrière canadienne. Aujourd’hui, c’est au nom des minorités auxquelles elle prête une vocation salvatrice qu’elle refuse le nationalisme et tout ce qui touche à l’identitaire dans sa dimension majoritaire. En fait, la grande spécialité de l’extrême-gauche, c’est de faire passer son antinationalisme pour de l’antiracisme et de relayer le message médiatiquement, auprès d’un grand nombre de journalistes qui en sont aussi convaincus, il vaut la peine de l’ajouter. Pour la base QS, s’unir avec le PQ, ce n’était pas réunir la gauche, c’était s’aboucher avec des racistes. 

Mais Lisée ne vivait pas dans un monde parallèle. Car pendant un temps, QS a laissé croire au PQ que l’alliance était possible. QS, en d’autres mots, faisait semblant d’envisager positivement la convergence. Les meilleures pages de Lisée sont consacrées à révéler l’hypocrisie fondamentale de cette gauche sectaire qui croit avoir le monopole du vrai, du juste et du bien. Il montre bien comment elle est enfermée dans un système idéologique qui lui fait croire que tout est permis. Lisée, tardivement, dans sa campagne, décidera d’ailleurs de s’en prendre à QS, mais c’était trop peu trop tard. On n’élève pas un parti marginal à la dignité de parti de gouvernement pendant des mois pour ensuite le présenter comme une formation politique dangereuse contrôlée par un comité secret à quelques jours des élections. L’attaque finale contre Manon Massé lors du dernier débat des chefs demeurera dans l’histoire politique québécoise comme une mauvaise manœuvre exemplaire. Lisée cherche à le justifier dans le livre sans trop convaincre. 

Mais ne nous perdons pas en conjectures et revenons à l’essentiel: la pensée de Lisée. Elle est intéressante en elle-même, et parce qu’elle représente typiquement ce qu’on pourrait appeler le souverainisme officiel post-référendaire – il en a d’ailleurs endossé les grands virages. La grande erreur de Lisée est de croire que la souveraineté et le progressisme soient indissociables (j’ajouterais qu’il porte une vision exagérément technocratique de la politique mais je ne m’attarde pas sur cette question). Certes, il veut faire une place à ce qu’il appelle la droite, mais à condition qu’elle soit toute petite, et que cette droite soit presque une gauche et se cantonne dans le domaine réduit de l’économie. Ainsi, quand Lisée veut faire passer Bernard Landry pour un homme de centre-droit, il fait sourire. Faut-il lui rappeler que Landry se voyait lui-même, avec raison, comme un progressiste de centre-gauche? Telle est donc la coalition de Lisée? Elle va de Françoise David à Nicolas Marceau? Sérieusement? On comprend qu’ils soient de plus en plus nombreux à ne pas s’y sentir bienvenus. J’ajoute que sur le conservatisme culturel, Lisée ne dit pas grand-chose, alors que la révolte contre le politiquement correct dans lequel le PQ verse souvent est un des éléments qui alimente la révolte populaire dans le monde contemporain. Et sur l’identité, Lisée a été moins constant qu’il ne l’a prétendu.

L’histoire du souverainisme conservateur est la part absente de cette réflexion sur la coalition que Lisée espérait pourtant reconstruire. Il faut pourtant l’évoquer brièvement pour mieux la comprendre. Si elle remonte au Parti républicain de Marcel Chaput, et même à l’Alliance Laurentienne, ajouteront certains, c’est surtout avec le Ralliement national, issu d’une scission de l’aile droite du RIN que le souverainisme conservateur apparait dans l’histoire dans la deuxième moitié des années 1960. Au moment de la fondation du PQ en 1968, c’est avec lui que René Lévesque s’est allié, et non pas avec le RIN, qui s’est invité de force dans le nouveau parti souverainiste. De même, la croissance du PQ après 1976 est venue essentiellement de sa capacité à récupérer à son avantage une bonne partie des restes de l’Union nationale. De même, le ralliement d’un Lucien Bouchard à la famille souverainiste, en 1990, et de Mario Dumont, en 1995, au camp du Oui, ont représenté concrètement l’esprit de coalition sans lequel le souverainisme est condamné à la défaite. Il faut rappeler cela à ceux qui s’imaginent qu’un souverainisme du progressisme et de ses différentes causes perdrait son équilibre.

Qui prétend rassembler les souverainistes en en appelant à l’union des souverainistes et des progressistes se contredit dans les termes. Car les souverainistes, quoi qu’en pense Lisée, se retrouvent partout sur le spectre politique – on pourrait même dire que les nationalistes susceptibles de se rallier à la souveraineté se situent plus à droite qu’à gauche. Pourquoi Lisée en appelait-il sans cesse à l’union des souverainistes et des progressistes plutôt qu’à celle des souverainistes et des nationalistes? Je ne veux pas dire que le souverainisme doit virer à droite. Je suis vraiment un homme de coalition et pour le dire de manière imagée, dans mon parti souverainiste idéal, on trouverait le moyen d’admirer tout à la fois René Lévesque, Jacques Parizeau, Camille Laurin, Bernard Landry, Lucien Bouchard, Marcel Masse, Mario Dumont, Gérald Godin, Pierre Bourgault, Louise Beaudoin, Pauline Marois, Lionel Groulx et bien d’autres. Mais je crois que Lisée devrait revisiter ses idées sur la grande alliance censée nous conduire à l’indépendance.

Dernière remarque : Lisée n’a pas écrit ce livre seulement pour le passé mais pour l’avenir. Il aurait pu l’intituler: SOS PQ. Car il s’agit manifestement pour lui de sauver le PQ, pour qu’il puisse récupérer à son avantage le ressac que provoquera selon lui la CAQ au pouvoir. Il importe pour cela de lutter selon lui contre le récit médiatique de la mort annoncée du PQ. Mais s’agit-il seulement d’une prophétie autoréalisatrice? Car la tendance lourde qui l’a transformé en tiers-parti régional pourrait bien l’achever et lui réserver plus tôt que tard le sort de l’Union nationale. Cette tendance est inscrite dans la réalité historique. Autre question: l’avenir de l’idée d’indépendance est-elle indissociable du PQ? Lisée en semble convaincu, je ne le suis qu’à demi. Certes, il faut un parti souverainiste au Québec, et c’est le PQ qui joue ce rôle depuis cinquante ans. Il pourrait se rebâtir, se reconstruire, se refonder. Le PQ, théoriquement, pourrait renaître, surtout si la CAQ déçoit sur le plan identitaire.

Mais il se pourrait aussi que l’indépendance prenne un détour autonomiste : rien n’interdit de croire que bien des caquistes, et François Legault le premier, pourraient, en faisant l’expérience des limites objectives du cadre canadien, redécouvrir peu à peu leurs convictions souverainistes, qu’ils ont peut-être moins renié que refoulé. À tout le moins, c’est une hypothèse qu’on peut prendre au sérieux. Chose certaine, la CAQ, par sa posture affirmationiste et autonomiste, enclenche à nouveau la dynamique de la question nationale et pourrait pousser bien des Québécois à s’y intéresser de nouveau, et cela peut-être malgré ce qu’elle souhaite. On ne sait trop quelle forme prendra la question nationale dans une décennie. La tension entre le multiculturalisme canadien et la laïcité québécoise poussera-t-elle la fédération à l’éclatement? Une chose est certaine: la souveraineté ne pourra un jour se réaliser que si la majorité historique francophone demeure assez majoritaire pour la porter. 

Retour à l’ouvrage de Lisée. Il est le bienvenu: il contribuera à la réflexion sur l’avenir du Parti Québécois, à un moment où ce dernier connait de bien mauvais jours. Je suis convaincu que Jean-François Lisée aurait été un excellent premier ministre. L’histoire en a voulu autrement. Il pourra redevenir un excellent chroniqueur et analyste. Il pourrait même se lancer dans l’écriture du gros livre qu’il nous doit: il s’agit de ses Mémoires référendaires. Qu’il s’y mette le plus tôt possible. Conviction gaullienne: c’est souvent en racontant l’histoire qu’on peut la réenclencher. On ne saurait sous-estimer la puissance du récit sur l’esprit des peuples. Que Jean-François Lisée voit dans ce dernier conseil une marque d’estime: c’est parce que je crois qu’il a encore beaucoup à offrir que je l’y pousse.