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Yvan Godbout ou la responsabilité d'expression

La liberté a un prix: celui d’en être responsable

Yvan Godbout ou la responsabilité d'expression

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Je me suis demandé ce que je pensais de l’arrestation de l’auteur Yvan Godbout, qu’on accuse de production et de distribution de pornographie juvénile à cause d’un passage dans son livre Hansel et Gretel, tiré de sa série les Contes interdits, où il y décrit explicitement le viol d’une enfant. Je n’aborderai pas l’aspect moral ou le fait que je n’en peux plus qu’on s’en prenne aux enfants, même dans les livres. Je vais m’en tenir aux réalités propres aux auteurs, et dont je peux témoigner, pour tenter de me faire une tête.   

Vous savez quelle est la différence entre Dieu et un écrivain? Dieu ne se prend pas pour un écrivain.    

Blague à part, je crois que ce si on a un jour voulu devenir écrivain, c’était pour se donner la chance d’exercer un contrôle que les êtres particulièrement sensibles que nous sommes ne peuvent pas vraiment escompter prendre ailleurs.    

C’est un grand moment quand on réalise l’étendue de cette liberté qui s’offre à nous. Son aspect exclusif, aussi. Pour peu qu’on s’accorde le rapprochement, on a l’impression d’être un dieu en puissance capable de créer, par sa seule volonté, tout un monde, de ses empires au moindre de ses fous.    

En revanche, ce que personne ne nous dit, quand on décide de se lancer à corps perdu dans ce fabuleux métier, c’est que c’est d’abord un grand privilège que d’avoir accès à la tête et aux émotions des gens, mais que c’est surtout une immense responsabilité. Celle que j'aime d'ailleurs appeler la responsabilité d'expression.   

J’entends déjà débouler ceux et celles qui défendent leur étrange conception de la liberté en plaidant qu’ils sont libres de tout faire et de tout dire, et qu’ils ne sont surtout pas responsables de la réaction des autres. Sauf qu’elle est là la nuance : ce n’est pas la réaction des gens qu’il faut calculer et assumer, mais ce qu’on choisit de leur donner, ce qui est tout à fait différent.    

Nous avons la responsabilité de choisir ce qu’on veut diffuser dans l’esprit des gens et surtout de nous demander pourquoi nous voulons leur envoyer. La responsabilité surtout d’anticiper les répercussions et les conséquences pour pouvoir se demander si on souhaite provoquer ça et si oui, pourquoi. C’est dans le fait de pouvoir se poser ces questions et d’avoir le plein droit d'y répondre que nous sommes libres, pas dans celui de dire, de faire et d'écrire n’importe quoi, sans égard ou conscience, pour ensuite se surprendre des conséquences et crier à l’injustice et à la censure.    

Ce serait toutefois faire preuve de mauvaise foi que de ne pas admettre que l’écriture a justement de grisant qu’elle nous accorde d’aller jouer dans les platebandes interdites de la morale et que c’est vraiment génial. Il est aussi tout à fait légitime de vouloir surprendre ses lecteurs. On veut offrir une lecture enlevante, qui se démarque et qui provoque l’engouement, sinon pourquoi écrire?    

Il est normal, dans une société de droits aux valeurs morales aussi campées, que notre premier réflexe d’écrivain soit d’aller tâter le côté obscur de la nature humaine qu’on n’oserait jamais fréquenter en dehors de notre discipline. Je n’ai pas échappé à la tendance : j’ai fouetté, torturé, empoisonné et brûlé un paquet de gens dans mon premier livre et si j’ai adoré écrire ces scènes, elles ne font pas de moi une psychopathe pour autant.    

Alors pourquoi personne n’est venu m’arrêter? Qu'elle est la différence entre moi et mon confrère? Le caractère ultra sexuel de son passage? Le fait qu’il mette en scène une enfant? Même pas, parce que tant que la vie aura de ces détours aussi sordides, ce sera notre devoir de les raconter et surtout de protéger notre droit à le faire.    

La différence c’est que, à mon sens, Yvan Godbout s’est montré irresponsable avec ce passage, tout comme l’a été son éditeur de ne pas avoir eu le bon sens de recadrer le tout, avant publication. Irresponsable par son manque de finesse narrative.    

Si un auteur ne sait qu’être barbare et pornographe, c’est que non seulement les capacités de sa plume sont limitées, mais qu’il n’a peut-être pas assez expérimenté l’existence pour avoir appris que la suggestion est un million de fois plus efficace que l’explicite sur les esprits, en plus de nous permettre d’aller beaucoup plus loin dans l’imaginaire d’un lecteur, sans jamais qu’il ne se sente agressé au point de déposer une plainte au criminel.    

On pourrait croire cet épisode symptomatique de notre époque où on-ne-peut-plus-rien-dire. Symptomatique, je le crois, oui, mais d’autre chose. Laissez-moi poser la question autrement : ne sommes nous pas écœurés, en fait? Attention: pas nécessairement du genre horreur, mais de cette constante surenchère d’atrocités et de violences extrêmes qui nous cerne de partout? C’est la course perpétuelle à qui ne violera pas le plus les esprits. Méchant beau concours.   

Personnellement, c’en est venu à m’ennuyer terriblement, parce que je pars de l’idée que l’art et le divertissement ont pour mission fondamentale de détourner l’esprit des horreurs de la condition humaine, pas de le noyer dedans. De l’inspirer, de le rassurer sur le fait que la vie ne se résume pas à la seule expérience qu’on en fait. Qu'il y a plus, autre chose et que l'imaginaire est vaste.  

Cela dit, je ne fais pas pour autant l’apologie de la culture disneyenne, qui est tout aussi loin de la réalité que ne l’est finalement cette culture de la déviance et du gore. Je remarque seulement que ce qui a toujours départi les œuvres appelées à passer à la postérité des autres est la capacité des auteurs à canaliser tous les extrêmes en leur centre pour raconter le vrai. Et le vrai, c’est pas juste le meurtre, le viol et des barils de sang. D’ailleurs, j’ai lu quelque part que si on censurait Yvan Godbout, il faudrait conséquemment censurer (à nouveau) l’œuvre du Marquis de Sade. Voilà qui ne pourrait pas mieux servir mon propos, car c’est précisément parce que Sade était un maître incontesté de la finesse qu’il a pu aller aussi loin et qu’on le lit encore avec autant de passion aujourd’hui.   

Je crois que ce qui fait véritablement un bon auteur, c’est cette capacité à faire preuve de mesure, même en racontant tous les excès, de décence, même en parlant de l’innommable et surtout de bienveillance, même en travaillant la part la plus hideuse du monde. Parce que c’est là qu’on touche à l’universel et à l’âme du lecteur, qu’on lui fait du bien et qu'on le fait grandir, même en traitant des pires sujets. Qu’on fait œuvre utile, que notre vocation perd tout de sa supposée futilité et surtout qu'on reste libres de parler de tout ce qu'on veut. Car n’en déplaise à nos friands de cruauté et de déchéance, mais la vie s’est toujours écrite quelque part entre Massacre à la tronçonneuse et la Mélodie du bonheur.    

Pour terminer, quand je pense à Yvan Godbout, je me dis que je plains le gars. Dans une culture aux codes devenus si anarchiques, il doit sembler passablement injuste que de devenir soudainement la vis qu’on décide de serrer. Je ne crois pas que lui ou ses lecteurs soient des criminels qui s’ignorent non plus et je ne lui souhaite pas de payer pour les autres. J'espère plutôt que cet épisode nous donne à réfléchir.     

Réfléchir à cette limite que l'on ne doit pas franchir et au-delà de laquelle ce n’est plus un jeu, ni une blague, ni du cinéma, ni de la littérature. Quant à moi, je vais continuer de cogiter sur cette autre frontière qui s’estompe dangereusement entre le divertissement et le conditionnement...   

Et en attendant, je me dis que plutôt que de s’entêter sur la voie de tous les excès, nous pourrions peut-être, chers compatriotes écrivains, revoir collectivement la tendance lourde, avant qu’un véritable régime de censure ne nous fasse tous taire parce que certains auront trop exagéré.