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Un grand parmi les grands

Lucian Bute
Photo Pierre-Paul Poulin Lucian Bute a été un grand boxeur, comme le montre sa ceinture de champion du monde IBF des super-moyens.

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Avant la conférence de presse, je m’étais installé avec Big Matt dans une salle de la Cage du Centre Bell pour vérifier si tout était correct. Prise de courant, internet, la routine que cent trois ans d’expérience t’apprennent.

Lucian m’a aperçu et est venu nous saluer. Il n’a pas dit vingt mots que ses yeux se sont mouillés.

« Je vais essayer de ne pas pleurer. Mais bien honnêtement, je suis cent fois plus nerveux qu’avant un combat de championnat. J’ai quelque chose dans le ventre qui remonte. »

On n’était quand même pas pour lui dire « qu’il n’y avait rien là ». Qu’est-ce qu’on faisait à la Cage une heure avant l’événement ?

Bien sûr que la confirmation de la retraite de Lucian Bute, c’était gros. Il est le boxeur québécois qui a eu le plus de défenses de son titre, celui qui a eu le plus de combats de championnat du monde, il est celui qui a commencé avec 2000 spectateurs au Centre Bell pour finir avec 22 000 amateurs à Montréal et un Colisée et un Centre Vidéotron pleins à craquer.

Mais Lucian Bute, c’était encore plus. C’était et c’est l’homme attachant que j’ai côtoyé pendant des années, le père des deux beaux enfants qui le regardaient avec amour pendant qu’il parlait, le mari et l’amoureux de la toute belle Elena, qui a abandonné une belle carrière à Bucarest pour venir fonder une famille au Québec.

En les voyant, hier, je me disais que des Lucian Bute et des Elena, le Québec en aurait besoin par dizaines de milliers...

LE DÉFI DE COPENHAGUE

La première fois, la toute première fois que j’ai vraiment remarqué ce grand garçon bien élevé et encore timide, c’est à Copenhague. Ça fait toujours chic dans une conversation, mais c’était un moment bien banal en apparence.

Le 11 ou 12 janvier 2006. Éric Lucas était au Danemark pour affronter Mikkel Kessler. D’ailleurs, deux ou trois jours après ce petit incident, Lucas se faisait démolir la face par Kessler. Une boucherie.

Donc, après la conférence de presse, Kessler était resté à une table pour signer des autographes sur des posters du combat. Un grand jeune homme un peu maigre s’était avancé vers lui. Pas de papier à la main. Et le jeune homme lui avait dit dans un anglais appris par cœur : « Un jour, c’est moi que tu vas devoir affronter ». Kessler avait été poli, mais la conversation s’était arrêtée là.

Mais j’étais tout près et j’avais vu la détermination farouche dans le regard de ce jeune. Il s’appelait Lucian Bute.

Il aura affronté Carl Froch, Glen Johnson, James DeGale, Badou Jack, mais jamais Mikkel Kessler. Hasard des calendriers des promoteurs.

LA GLOIRE DE BUCAREST

Le moment de gloire ultime de Lucian Bute, c’est à Bucarest, capitale de sa Roumanie natale, qu’il l’a sans doute vécu. C’était fou. Le combat l’opposait au champion d’Europe Jean-Paul Mandy.

Mais toute la Roumanie avait pour Lucian les yeux de Chimène. C’est l’équivalent des yeux de Laurent Poulin pour Kim Clavel.

Partout où on allait, on nous parlait de Lucian. Le champion du monde était la fierté de toute la nation. Sa blonde Elena, animatrice vedette de la télévision à Bucarest, nous faisait visiter la ville et les endroits que seuls les Roumains connaissaient.

Lucian avait gagné au quatrième round. Et debout sur les câbles, il avait crié son amour... en roumain et en français puisque le combat était retransmis à Indigo.

Il était plus qu’euphorique. Il était heureux.

LA DOULEUR DE NOTTINGHAM

J’étais à Nottingham pour le massacre contre Carl Froch. J’avais un mauvais feeling avant le combat et ça ne m’a jamais lâché du voyage.

Tout avait été croche. Pendant son entraînement en Floride, où il avait une superbe maison à Lake Worth, à trois rues de la mienne, il avait souffert d’une ampoule déchirée qui s’était infectée. Le combat avait été retardé.

Puis, je le dis sans vouloir accabler qui que ce soit, Stéphan Larouche et toute l’équipe étaient tombés dans le piège de l’excès de confiance. On s’en allait à Nottingham pour passer le balai, pour reprendre l’expression de Larouche.

Lucian avait mangé une maudite volée. Mais jamais je n’oublierai son courage quand, dans le milieu de la nuit, il avait rencontré les journalistes. Son orgueil était ravagé, sa fierté blessée, mais il n’avait pas cherché d’excuses et avait rendu hommage à Froch.

Par la suite, Bute a eu besoin de plusieurs années pour se refaire un moral de guerrier. Sa défaite l’avait profondément marqué. C’est en affrontant James DeGale à Québec qu’il s’est retrouvé. Après, il a soutiré une nulle à Badou Jack avant de perdre son dernier combat contre Eleider Alvarez.

Personne ne pourra l’accuser d’avoir perdu contre des faire-valoir. Ses défaites, il les a subies contre Carl Froch, Jean Pascal, James DeGale et Eleider Alvarez. Tous champions du monde. Comme Badou Jack, d’ailleurs.

L’EUPHORIE DE QUÉBEC

Le moment le plus euphorique, c’est Jean Bédard, ancien président d’InterBox, qui le raconte.

« C’était après Bute-Andrade 2 à Québec. Le Colisée était plein et Lucian avait passé le K.-O. à Andrade au quatrième round. Le fameux crochet au foie. On était dans la voiture en revenant à l’hôtel. Il y avait Stéphan Larouche, Lucian et moi avec Carl le chauffeur. Une belle soirée de fin novembre je pense, une chanson de Black Eyed Peas, I Gotta Feeling, jouait à fond les haut-parleurs et on était là, comme dans un autre monde, c’était fabuleux. En tous les cas, moi, ce fut ma nuit dans la boxe. »

Hier, quand Lucian Bute a confirmé sa retraite, on entrait au même moment dans le printemps.

Les fleurs vont sortir...